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08.03.2007

boucle d'or

Il était une fois trois ours qui vivaient dans une jolie cabane, au cœur de la forêt. Il y avait Papa ours, grand et fort, Maman ours, douce et ronde, et un tout petit bébé ours.
Tous les matins, Maman ours préparait le petit-déjeuner : c’était de la bouillie d’avoine qu’elle versait dans trois bols : un grand bol pour Papa ours, un bol moyen pour Maman ours et un tout petit bol pour Bébé ours. Puis, toute la famille partait se promener pendant que le petit-déjeuner refroidissait.

Extrait du conte « Boucle d’or »

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Des pavillons à perte de vue, proches de la périphérie de l’immense cité. Des artères rectilignes, des formes géométriques parfaites, des vies bien rangées. Chacun à sa place. Des destins bien tracés.
David se réveille. Il observe ses congénères suburbains à travers le hublot. L’appareil sort ses trains d’atterrissage. Il va être temps de se poser.

Plus bas, accoudée à la balustrade sous le porche, Suzanne fume une cigarette. Elle lève machinalement les yeux au passage de l’avion dont elle aperçoit le ventre blanc malgré l’obscurité. Elle pense à ses occupants, ces êtres aux vies bien remplies, qui traversent les continents comme elle son quartier, sans y accorder la moindre importance, habitués, blasés. Pour eux, l’inattendu est la norme, le pouvoir une façon de vivre et l’argent un moyen d’exister et non de vivre. Elle voudrait découvrir de nouveaux horizons, s’échapper de son quotidien. La sonnerie du téléphone interrompt ses pensées. Il est tard.
- Allô … ?
- Bonsoir Suzanne.
- Qui êtes-vous ?
- Vous savez très bien qui je suis, n’est-ce pas ?
- Que me voulez-vous ?
- Rejoignez moi chez Max.
Son interlocuteur a raccroché. Machinalement, elle saisit son manteau, ferme la porte et s’installe au volant de sa voiture, une vieille guimbarde qu’elle a pu acquérir avec ses modestes revenus. Elle démarre le moteur et allume ses phares qui éclairent la façade de la maison de l’autre coté de la rue. A travers les carreaux, elle aperçoit un homme qui l’observe. La pièce dans laquelle il se trouve est plongée dans le noir et c’est à peine s’il cille à la lueur des feux. Il n’est pas gêné et lui sourit.
Quelques minutes plus tard, elle se gare au milieu des camions devant l’enseigne lumineuse de chez Max’s. Elle pousse la porte de l’établissement et une musique étrange et lancinante l’envahit. Elle s’avance comme en apesanteur. Elle est tendue, réceptive au moindre détail, sensible, trop sensible, vulnérable. Accoudés au bar, des hommes interrompent leur conversation à son approche. Le plus grand d’entre eux l’observe attentivement, soutient son regard, bien campé dans des santiags couleur crème dont les extrémités sont cerclées de métal.
- Bonsoir Max.
- Que veux-tu ?
- Une vodka glace pillée avec une rondelle de citron, s’il te plait.
Elle allume une cigarette en attendant sa commande et jette un œil autour d’elle.
- Tout va bien ?
Max lui tend son verre et penche la tête. Elle a triste allure ce soir, les traits tirés, le teint blanchâtre.
- ça va, Max. Laisse moi maintenant.
- OK, numéro 12. Rappelle toi.

Il s’éloigne et rejoint les routiers qui finissent leur deuxième tournée de bière. Ils semblent conspirés en jetant de temps en temps des coups d’œil furtifs à Suzanne qui feint de les ignorer. Au bout d’un moment, lassée de ce manège, elle finit sa boisson d’un geste sec. C’est en posant son verre sur le bar qu’elle l’aperçoit dehors, derrière la vitre. L’homme est grand, les bras ballants, ses yeux immenses et globuleux lui donnent une expression exorbitée. Sa bouche sans expression jusqu’alors immisce un sourire lorsque leurs regards se croisent. Suzanne se précipite dehors. L’homme n’est plus là.

Les néons du Max’s grésillent. L’un d’entre eux, la barre du A s’éteint par intermittence. Ce soir comme tous les soirs, elle dérive, divague, titube. Que recherche-t-elle ? Un grain de sable qui viendrait enrayer l’ordonnancement sans faille des jours qui passent, sans surprise. Trois camions, un parking désert, l’obscurité bleutée. Venant de derrière elle, toute proche, une voix lui susurre à l’oreille : « bonsoir, Suzanne »
- Qui êtes-vous ?
- Celui que vous attendiez, le grain de sable. Faite moi confiance et fermez les paupières.
Elle s’exécute et revoit le visage grave de sa mère, tout près du sien, à quelques centimètres :
- Ne parle jamais avec un inconnu, Suzanne.
Elle avait toujours écouté sa mère, se refusant sa part d’aventure pour mieux se conformer aux souhaits de sa mère. Elle se revoit, chaque soir, au fond de son lit, sa mère assise à ses côtés, sur un petit tabouret de bois. Elle ouvrait le livre avec précaution, les pages étaient épaisses et ornées de belles illustrations en couleur. Toujours le même livre, toujours la même histoire.

Un jour, pendant que la famille était en promenade, une petite fille arriva près de la maison. Elle avait des cheveux si bouclés et si dorés qu’on l’appelait Boucle d’Or. Elle cueillait des jonquilles et s’était aventurée un peu loin dans le bois.
« Quelle jolie petite maison ! Se dit-elle. Je me demande qui l’habite. »
Elle frappa à la porte, mais ne reçu aucune réponse. Elle jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre, mais ne vit personne. Alors, elle ouvrit la porte qui n’était pas fermée à clé et elle entra dans la maison.


Elle s’endormait avec le fantasme d’entrer par effraction, de découvrir un univers qui n’était pas le sien. Elle avait garder après toutes ces années une fascination qu’elle savait mal saine pour s’immiscer dans la vie des autres, violer leur intimité et s’y complaire. Cela l’excitait, comme certains voyeurs qui n’éprouve du plaisir que dans l’observation de ce qui leur est interdit. Elle se noyait dans ces univers domestiques qu’elle bafouait, se mêlait à la vie des autres pour mieux oublier le vide de la sienne. C’était son moyen de se soustraire à tout cela, le gris de cette banlieue sans fin, ces soirs de tristesse qu’elle ravalait à coup de lampées alcoolisées avec toujours cette boule dans le fond de la gorge, qui l’empêchait de respirer parfois, l’oppressait. Elle avait souvent envie de pleurer sans trop savoir pourquoi, sans trop vouloir se poser la question, sans trop s’avouer l’échec de ce qu’elle était devenue. Quels étaient ses rêves d’enfant ? Que voulait devenir plus tard la petite fille dans le fond de son lit, après que sa mère eut éteint la lumière et qui restait de longues minutes à chantonner dans le noir ?

Combien d’hommes avait-elle connu ? Combien étaient mariés ? C’est ceux qu’elles préféraient. Elle les pressait de question, voulait tout savoir de leur couple, de leurs habitudes, de la couleur de leur drap à celle des sous-vêtements de madame. Elle était malade, incapable de construire une relation durable. Qui était-elle ? Que recherchait-elle ?

D’abord, Boucle d’Or aperçut trois fauteuils. Elle s’assit dans le grand fauteuil de Papa ours, mais il était trop dur et trop profond. Puis elle essaya le fauteuil moyen de Maman ours, mais il était trop mou. Alors elle s’assit sur le petit fauteuil à bascule de Bébé ours. Il était juste à sa taille. Mais Boucle d’Or était trop lourde pour cette petite chaise et, tandis qu’elle se balançait, crac, le fauteuil se cassa en mille morceaux.

Elle ouvre les yeux, les camions sont partis, l’enseigne est éteinte. Elle rejoint sa vieille Dodge dont elle ne prend plus la peine de fermer la porte à clef depuis longtemps. Sur le siège passager, à ses côtés, un homme est assis. Il la regarde avec de grands yeux, lui sourit.
- Que me voulez-vous ?
- Vous aider.
- Mais on fait quoi ?
- Vous savez très bien ce que vous avez à faire. Alors, faites le.

Elle regarde droit devant elle, les mains posées sur le volant. Oui, elle sait ce qu’elle a à faire.



A la sortie de l’aéroport, un vent frais sort définitivement David de l’hébétude qui l’avait bercée durant la durée de son trajet dans la tiédeur cotonneuse de la carlingue puis de l’aéroport. C’était le dernier vol de la soirée. Heureusement, il reste encore quelques taxis. Après quelques instants d’attente, il s’engouffre dans celui de tête. Le chauffeur semble lui aussi sortir depuis peu d’un sommeil contrarié. D’une voix pâteuse, il s’enquiert de sa destination.
- 1124 Weston Street à Waltham. Vous connaissez?
- Oui, je vois où c’est.
Il saisit le micro de sa radio et informe sa compagnie de la destination. Puis, il démarre et une fois engagé sur la highway, observe son client à l’aide de son rétroviseur. A cette heure, la circulation est fluide et le taxi semble flotter sur le bitume dans la banlieue déserte. Il passe devant le Marriot Long Wharf puis le Ritz Carlton, s’engage à l’est sur la route 90. Une pancarte fixée sur le tableau de bord indique le nom du chauffeur accompagné d’une photo d’identité. David observe les traits de son interlocuteur.
- Vous avez fait bon voyage ?
- J’ai dormi durant tout le trajet.
- Vous voyagez souvent ?
- Oui. Je travaille pour la chaîne de restaurants Carl’s jr.
- Vous faites quoi ?
- Je réalise des audits pour veiller à ce que le concept et les critères de qualité définis par le siège soit bien appliqués sur chaque point de vente. Pareil pour les promotions. Nous diffusons des spots télévisés et c’est important que les restaurants les relaient en exposant les bonnes affiches… Je vous ennuie avec mes histoires !
- Non, pas du tout. Vous devez être très souvent en déplacement, non ?
- Bien vu, Carlos.
Dans le silence qui suit, chacun des deux occupants du véhicule fait cheminer ses pensées sur les conséquences de ces déplacements. Finalement, David avoue :
- Ce n’est pas facile d’être parti constamment de chez soi. Et vous, travailler toute la nuit ne doit pas favoriser la vie de famille, n’est-ce pas ?
Une longue expiration s’ensuit.
- Je n’ai plus de famille.
Mais Carlos s’interrompt en freinant brusquement. Devant lui, une file d’attente s’est formée. Plusieurs voitures se sont garées sur la bas côté. Un policier régule la circulation alors que son collègue balise la chaussée sous le pont de l’inter state.
- Que se passe-t-il monsieur l’agent ?
- On ne sait pas. Un accident ou un suicide, ou les deux. Allez, ne restez pas là. Circulez s’il vous plait.
David essaie de comprendre ce qui s’est passé en observant les bas cotés de la route quand tout à coup il l’a voit. A la lueur de la lune, un peu plus loin, elle se tient droite, debout, immobile. Elle est très légèrement vêtue malgré la fraîcheur. Elle observe les deux hommes dans la voiture jaune. Elle leur sourit.

Suzanne a allumé le plafonnier et cherche maladroitement dans le fond de son sac ses cigarettes. Après plusieurs tâtonnements, elle réussi a extirper un paquet entamé de L&M. Elle aspire longuement la première bouffée. Oui, elle sait ce qu’elle a à faire. Elle repense à tous ces types qu’elle a séduit, profitant de leur solitude d’un soir. Elle voulait profiter de l’attention que pouvez porter ces prédateurs à ses charmes pour leur extirper un peu de leur intimité, piller leur chez eux. A chaque fois qu’elle posait des questions précises sur leur situation familiale, ces êtres virils et machistes éludaient, s’esquivaient, s’enfuyaient vers des sujets qu’ils maîtrisaient mieux. Aucun n’avait compris que c’était justement leur réponse franche à ces questions inquisitrices qui l’excitait réellement.

Effrayée par sa bêtise, Boucle d’Or passa vite dans la pièce suivante. C’était la cuisine. À la vue des bols encore tout fumants, Boucle d’Or sentit l’eau lui venir à la bouche.
— Hum ! Quelle chance ! Le petit-déjeuner est servi !
Elle commença par goûter ce qu’il y avait dans le grand bol de Papa ours, mais c’était bien trop chaud et elle se brûla. Ensuite, elle goûta ce qu’il y avait dans le bol moyen de Maman ours, mais c’était trop salé. Enfin, elle goûta la bouillie qui était dans le petit bol de Bébé ours : c’était juste comme il fallait, délicieux et sucré à point. Elle n’en laissa pas une miette !
Puis elle se sentit fatiguée et voulu faire la sieste. Elle monta à l’étage où se trouvait la chambre des trois ours. Là, elle découvrit trois lits. Elle voulut grimper d’abord sur le grand lit de Papa ours, mais il était trop haut. Alors, elle sauta sur le lit moyen de Maman ours, mais il était trop mou. Enfin, elle se coucha dans le tout petit lit de Bébé ours qui était parfaitement à sa taille. Puis elle s’endormit.


Elle ne se souvenait pas de leurs visages, mélangeait leurs histoires souvent identiques. Il y avait ce chauffeur de taxi d’origine mexicaine qui la rejoignait au petit matin, après ses tournées nocturnes. Et ce type plus jeune, David qu’elle avait rencontré un soir chez Max’s. Comme à son habitude, elle descendait quelques verres de vodka mollement assise sur le tabouret du bar en regardant l’écran d’un poste de télévision qui diffusait un match de base-ball sans intérêt. Il s’était approché d’elle et lui avait proposé de lui offrir un autre verre qui s’ajoutait à la liste déjà longue de ceux qu’elle avait consommé ce soir là. Il l’avait conduite sur une table prés du billard, un endroit d’avantage propice aux discussions intimes de fins de soirée. Contrairement aux autres hommes, il n’avait pas éludé sa situation matrimoniale. Il était partagé entre sa soif de liberté, d’aventures et le confort, la stabilité d’un foyer stable, d’un port d’attache. Il naviguait à vue entre ces deux rives sans jamais vraiment choisir.
- Et vous ? Que faites-vous dans ce type de bar ? Méfiez-vous, on peut y faire de drôles de rencontres.
- Max est un ami, je ne risque rien. Il veille sur moi, vous savez.
- Et vous faites quoi dans la vie ?
- Je m’ennuie en pensant à celle des autres.
- Vous avez de beaux cheveux.
Il avait passé sa main dans l’épaisse chevelure blonde de Suzanne.
- C’est curieux toutes ces boucles.
- Vous aimez ?
- Je crois, oui. C’est surprenant et hors du temps. Tellement différent de ceux …
- … de votre femme, c’est ça ?
- Oui.
Il baissait la tête comme un enfant pris en faute.
- Elle les porte invariablement coupés à la hauteur de la nuque avec un bandeau. Cela lui donne un air stricte. Ce qu’elle n’est pas d’ailleurs.
- Pourquoi dites-vous cela ?
Ils avaient prolongé la conversation jusqu’à fort tard et Max avait dû leur signifier qu’il était temps de finir leur verre. Suzanne aimait la morsure de l’alcool et ses effets euphorisants sur tout son corps. Elle titubait un peu en sortant, appuyée sur l’épaule protectrice de David sous l’œil bienveillant du patron des lieux.

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Elle se gare juste à côté d’un énorme camion, jette sa cigarette par la fenêtre et coupe le son de son auto-radio. Elle s’enduit les lèvres d’un rouge à lèvre, contrôle le résultat dans le miroir de son rétroviseur puis descend de la Dodge. Seule une fenêtre du motel super 8 est allumée. Elle actionne la poignée puis pousse la porte de la chambre 12. Elle était ouverte.
Allongé sur le lit, les bras derrière la tête, l’homme regarde la télévision. Au pied du lit est posée une paire de santiags couleur crème dont les extrémités sont cerclées de métal.
- Bonsoir Boucle d’Or.

L’homme s’est levé, tend les bras et soulève son épaisse chevelure. Puis, il écarte quelques mèches et lui dépose un baiser sur la nuque. Elle sent son haleine chargée de bière.
Quelques instants plus tard, elle sort fumer une cigarette accoudée à la balustrade. Au dessus d’elle, un avion a sorti ses trains d’atterrissage. Il est temps de se tirer d’ici se dit-elle.

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— Regardez ! s’exclama Bébé ours étonné, il y a une petite fille qui dort dans mon lit !
A ces mots, Boucle d’Or se réveilla. Elle ouvrit les yeux et eut si peur en apercevant les trois ours qu’elle s’enfuit en courant, en tenant ses chaussures à la main.
— Hé ! petite fille ! lui cria Bébé ours, tu oublies tes chaussettes.
Mais Boucle d’Or était déjà loin et ne l’entendait pas.
Les trois ours ne la revirent jamais et plus jamais Boucle d’Or ne s’aventura aussi loin dans la forêt.

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