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26.04.2007
Le banc
Les odeurs de pin et d’herbe tondue se mêlent à celle du café. Les adultes n’ont pas terminé de débarrasser la table et se sont retirés au fond du jardin, sous le parasol, pour profiter encore un peu de leur week-end avant le retour sur Paris.
- Pépé…
- ….
- Pépé !
- Oui ? Pardon, je rêvais. Qu’y a-t-il jeune fille ?
- Pourquoi que tu restes toujours assis là, sur ton banc, sans rien faire ?
- Parce que c’est là ma place. Vous avez fini de manger ?
- Tu as fait le tour du monde, tu as connu plein de pays avec ton boulot. Et maintenant, tu restes là, sans bouger du matin au soir. C’est bizarre ! Tu ne t’ennuies pas ?
- Non. C’est là ma place et j’y suis bien. Ne t’inquiète pas pour moi. Après tout, je me suis aperçu que plus je bougeais, plus je voyais de paysages et moins je prenais le temps de les observer avec attention. Alors, je rattrape le temps perdu maintenant que je suis vieux. Regarde devant toi, c’est beau, non ?
- Oui, c’est beau.
- Mais… ?
- Mais, je vois pas l’intérêt de regarder ça pendant des heures.
- Ce matin, la grosse boule orange du soleil a commencé à pointer lorsque je me suis installé sur mon banc. A peine, je m’étais assis que les chants d’oiseaux se sont tus. Il n’y avait plus de bruit tout d’un coup. Un intrus venait de perturber leur quiétude. Je suis resté un moment sans bouger, à écouter en essayant de me fondre dans le paysage, d’en faire partie. Et puis, il y a d’abord eu le rouge-gorge qui s’est manifesté. Tiens, celui là. Tu le vois ? Non, plus à gauche. Tu le vois ?
- Oui, oui
- C’est le plus mariole de la bande, le premier qui a recommencé à chanter au bout d’une vingtaine de minutes. Les autres oiseaux, rassurés, l’ont imité. Ils recommençaient à prendre leur aise, à m’adopter.
- Moi, je pourrais pas rester des heures sans rien faire. Déjà, quand je suis punie de télé ou d’ordinateur, je m’ennuie au bout de cinq minutes.
- Pourquoi veux-tu que le fait de ne pas bouger veut dire ne rien faire ? J’observe la nature, ses changements les plus infimes. J’essaye de comprendre ce qui nous entoure, d’en faire partie, de vivre en harmonie avec mon environnement.
- Je comprends rien.
- Fais-moi confiance, il s’en passe des choses dans ce jardin et plus bas, dans les champs et la vallée. Et puis, toutes ces années à courir le monde après l’argent, les honneurs ou je ne sais quoi, cela fatigue. J’ai toujours pensé qu’un jour, je me poserais. Le moment est arrivé. C’est ici que je finirais mes jours, en retrait du tumulte du monde, de la compagnie des hommes. crois-moi, c’est reposant !
- Moi, j’aime bien être avec mes copines.
- Tu as raison. A ton âge, c’est normal. Moi, aussi j’ai aimé côtoyer des copains et des copines. Mais, c’est un peu comme les livres. Une fois que tu connais l’histoire, tu n’éprouves plus le même plaisir à la relire une deuxième fois. Il n’y a plus d’excitation, de suspens. Tu t’apercevras qu’à quelques exceptions prés, la plupart des gens racontent la même histoire et à la platitude de leurs conversations, on peut préférer le bruit des vents dans les arbres et le chant du rouge-gorge. Je te promets que j’y trouve autant d’intérêt que dans le babillage des hommes.
- Mais, la solitude ne te pèse pas trop depuis la mort de Grand-mère ?
- Pas vraiment, non. Et puis, la rareté des conversations n’empêche pas leur intensité. Elle l’augmente même. Peut-être faut-il user beaucoup de salive avant d’apprécier le silence. Ce qui est rare est d’autant plus précieux. Aujourd’hui, la parole est partout. A la télévision où l’on n’arrête pas de jacasser, à la radio, dans tous les médias, sur Internet. Tout cela pour dire quoi, réellement ? N’est-ce pas un artifice pour masquer le vide de nos vies citadines, en souligner le manque de fond ? Et ta grand-mère, tu sais, je ne l’oublie pas. Elle non plus d’ailleurs ne nous oublie pas. Nous continuons à discuter ensemble.
- Comment ça ? Elle est morte, c’est pas possible ce que tu dis.
- Si, je te promets. Nous avons de grandes conversations ensemble. Je la connaissais tellement bien depuis toutes ces années passées ensemble que je sais parfaitement ce qu’elle m’aurait répondu sur tel ou tel sujet. Tu te souviens un peu d’elle ?
- Un peu. On se marrait bien toutes les deux. Elle me racontait des histoires.
- Oui, ça, elle savait très bien le faire. Raconter des histoires, en faire aussi souvent. Et puis, elle n’arrêtait pas de parler et aujourd’hui, je rattrape le temps perdu à écouter ses conversations en me baignant de silence. Presque quarante ans de discussions sans fin, je peux souffler un peu, non ?
- Tu devais être drôlement essoufflé et depuis le temps que tu es assis là, ton souffle, tu as pu le reprendre.
- Oui, ça me fait des vacances. Je me souviens de cet homme qui, à la mort de sa femme, avait fait graver sur sa tombe en guise d’épitaphe « enfin, elle s’est tue ».
- C’est pas gentil.
- Non, c’est pas gentil. Mais le silence appartient à celui qui sait l’écouter. Il est riche en enseignement sur ce qui nous entoure. Je me souviens d’un livre écrit par un écrivain marocain, Tahar Ben Jelloun. Il raconte l’histoire d’un prisonnier qui est enfermé au beau milieu du désert, dans une prison souterraine plongée dans l’obscurité et le silence. Il y vécut de nombreuses années avec comme seul contact avec l’extérieur, une minuscule ouverture à travers laquelle il percevait faiblement le pépiement d’un oiseaux. Il apprit à l’écouter attentivement et à interpréter la moindre des modulations de ses sifflements. Il se concentrait et pouvait en déduire le temps qu’il faisait dehors, les allers et venues autour de sa prison. Il en savait souvent plus que ses geôliers sur ce qui se passait dehors. C’est comme les aveugles qui sont ultra réceptifs à leur environnement et leur attention leur permet parfois de capter des détails que l’on ne relève plus. Ils devinent la dimension d’une pièce au simple écho de leur pas.
- Bon, d’accord, tu n’es pas triste, tu ne t’ennuies pas. N’empêche que moi, je préférais te voir rigoler avec nous à table, j’aimais bien tes blagues. Et puis, après le repas, on allait souvent se promener tous les deux sur le chemin des noisetiers, jusqu’au village où tu me payais une grenadine. Tu me faisais découvrir la nature.
- La nature, elle est là, partout autour de nous. Apprend à l’observer attentivement, à essayer de la comprendre, d’interpréter ses moindres changements. Les hommes n’ont jamais autant parler de vouloir la préserver et pourtant, combien d’entre eux prennent la peine de l’observer. Respecter la nature, c’est aussi apprendre à l’observer et à vivre avec, en harmonie. Se lever et se coucher avec le soleil et regarder les soirs d’orage les zébrures des éclairs déchirer la nuit. Ils courent à travers le monde et partent en voyage à des milliers de kilomètres pour découvrir de nouveaux horizons alors qu’ils ne savent même pas à quoi ressemble un coucher de soleil devant chez eux. Peut-être faut-il beaucoup de tours du monde pour apprécier son chez soi. Les ports que les marins préfèrent sont ceux qui les ramènent à la maison. Plus tu verras de pays, plus tu apprécieras le tien, plus tu sauras pourquoi. Tu découvriras au final qu’il n’est pas plus beau que les autres. Non.
- Alors pourquoi ?
- Et bien tout simplement parce que c’est le tien. Comme un arbre qui après avoir grandi en observant le ciel s’aperçoit un jour que ce sont ses racines qui l’ont fait pousser et s’épanouir. Ce jour là, il découvre aussi qu’il ne peut plus bouger et que malgré ses rêves d’atteindre les cieux, il finira là, sur cette terre puis dessous.
- Comme toi, c’est ça ?
- T’es une sacrée maligne toi !
- Ce que je sais c’est que t’as changé et moi, je n’aime pas ce que tu es devenu. En fait, je te trouve vieux, maintenant.
- Bien sûr que je suis vieux. Depuis que Grand-mère est partie, j’ai un peu perdu le goût des autres comme on peut perdre le goût des aliments.
- C’est arrivé à une copine qui avait la grippe. Bon, déjà, elle avait le nez bouché et elle sentait plus ce qu’elle mangeait.
- Mais ne t’inquiète pas. Cela va revenir et ensemble, nous irons de nouveau faire de belles ballades. Mais, toi aussi, tu grandis. Peut-être qu’un jour, tu n’auras plus envie de venir me voir. Tu préféreras à ma compagnie celle de tes copains et copines de ton âge tellement plus marrants. Et je ne t’en voudrais pas.
Au fond du jardin, la table est enfin débarrassée et quelques nuages sont apparus.
- Hanna, dis au revoir à Pépé. Il va être l’heure de partir, on a beaucoup de route à faire.
- Au revoir, Pépé. Promet moi que tu seras encore là pour les prochaines vacances et que tu m’emmèneras boire une grenadine comme avant.
- Je te le promet. A ton tour, maintenant. Promet moi d’écouter les oiseaux par dessus les cris de tes camarades à la récréation, de regarder la couleur des feuilles annoncer l’automne. Moi, je resterai là et je penserai à toi. Et peut-être qu’un jour quand tu seras vieille, tu t’asseiras comme moi sur ce banc de pierre et de là où je serais, je viendrais te dire bonjour en levant une brise qui secouera les arbres du bois, là-bas. Alors, ta petite fille viendra prendre des nouvelles de toi. Et tu penseras à moi. Tu veux des cerises pour manger pendant le trajet ?
- Oui, j’adore ça.
- Il y a un petit panier en osier dans la remise, près des outils en entrant sur la droite. Tu peux le garder si tu veux, je ne m’en sers plus.
- Hanna, s’il te plait, dépêche toi. Nous sommes en retard.
- Je veux cueillir des cerises, maman.
- Non, on n’a pas le temps. Je t’achèterai des gâteaux à la station essence si tu veux.
23:32 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : banc, nouvelle





















Commentaires
sous le parasol, ah le fameux parasol jaune ricard ou vert bouteille !!! Le parasol, quelle belle invention pour un jardin sans arbres....
Ecrit par : dom | 27.04.2007
Malheureusement...J'ai envie de m'asseoir sur mon banc, de me lever et me coucher en meme temps que le soleil, ecouter les oiseaux et finalement connaitre plus que les noms qu'on leur donnent, les connaitre personnellement, sentir, toucher aussi, entendre un doux silence...tout cela depuis bien des annees...n'est-ce pas dramatique? Que cette pulsion violente, cette profonde envie de silence factice et de douceur originelle, me soit apparue si jeune?
Mais je ne me plains pas, non...
M
Ecrit par : MaTthieu | 17.05.2007
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