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07.05.2007

Vigile et bruits

C’est l’hiver et la nuit est tombée de bonne heure. Après quelques visites dans des entreprises de la région, il me reste à livrer un petit photocopieur en couleur dans une maison individuelle d’un petit village proche de Ploudalmézeau, dans le Nord Ouest du Finistère. La pluie tombe en trombes balayées par les fortes rafales de vent et les essuie-glaces de ma VW golf blanche peinent à m’assurer une visibilité satisfaisante. Après plusieurs minutes à tenter de trouver l’adresse de la maison, je finis par l’identifier. Je sonne à la porte et la responsable de la société vient m’ouvrir.
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Elle m’indique la pièce où elle a installé son bureau. Je déballe le matériel du carton, l’installe et en explique la manipulation à ses nouveaux propriétaires. Le mari nous a rejoint et écoute vaguement mes explications. Ils manipulent à leur tour le photocopieur puis une fois maitrisées les principales fonctionnalités, le couple m’invite à prendre un café dans leur cuisine. Dehors la pluie a redoublé d’intensité. Mes hôtes semblent préoccupés. Ils m’avouent traverser une passe difficile et m’en expliquent la raison. Cela remonte à quelques semaines. Ils avaient été contactés par une femme, mère célibataire, pour un contrat un peu particulier. Il s’agissait de surveiller sa maison la nuit car elle avait observé d’étranges phénomènes. Plusieurs vigiles s’étaient spontanément portés volontaires pour rassurer cette femme seule. Cela les changeait de la surveillance des entrepôts ou des grandes surfaces alimentaires. Le mari me servit un nouveau café et prit la parole :

« Le premier soir, c’est moi qui me suis présenté au domicile. J’arrivais vers 20 heures et naturellement, sonnait à la porte d’entrée. Elle vint m’ouvrir, elle m’attendait. Le repas était prêt et nous avons dîné en compagnie de son fils âgé d’une dizaine d’années. Elle m’avertit qu’elle n’était pas facilement impressionnable mais ce qu’elle vivait dans cette maison depuis quelques jours était difficilement imaginable pour un esprit rationnel. Pour tout vous dire, je ne prenais pas vraiment au sérieux ses propos et j’imaginais qu’elle fabulait un peu et qu’elle recherchait avant tout une compagnie pour briser sa solitude. Après tout, pourquoi pas.
A la fin du repas, elle coucha son fils et me retrouva quelques minutes plus tard dans son salon. Elle m’avait expliqué que cela fait de nombreuses nuits qu’elle ne dormait plus et que cela ne pouvant plus durer, elle nous avait engagés pour veiller sur son fils pendant qu’avec l’aide de somnifères, elle pourrait enfin goûter à un véritable repos. Nous avons regardé la télévision sans vraiment parler. Je ne fus pas surpris lorsqu’elle s’endormit dans le canapé puis partit se coucher vers 23 heures me laissant seul dans le salon, confortablement installé dans un fauteuil. J’avais amené de la lecture et me plongeais dans l’intrigue d’un roman policier au suspens haletant. Dehors tout était calme. Ce n’est qu’après minuit que j’entendais le vent souffler.

Cela commença doucement et au début, je n’y prêtais pas vraiment attention. Mais, le souffle du vent se durcit considérablement et semblait dirigé vers la porte-fenêtre en face de moi. Ici, sur la côte des légendes, nous sommes habitués aux rafales de vent mais la rapidité du phénomène m’avait malgré tout surpris. Les volets étaient fermés et pourtant, je vous le jure, je sentais des rafales à l’intérieur de la pièce, les tentures se soulevaient et ondulaient sans discontinuer, une plante verte tomba et son pot déversa de la terre sur le carrelage. Ce vent portait avec lui une odeur putride de viande avariée, de corps en décomposition. Je ne savais pas quoi faire, assis sur mon fauteuil, j’observais ce drôle de phénomène en tentant de comprendre d’où il pouvait provenir. Par où pouvait s’engouffrer le vent puisque toutes les fenêtres étaient closes ? Puis tout s’arrêta d’un coup, aussi soudainement que cela avait débuté. Tout redevint silencieux. Je décidais d’inspecter les alentours de la maison et ouvrit les volets. Dehors, tout était calme. Je fis quelques pas sur les graviers de l’allée qui menait au perron de la maison puis rentrait dans le salon. Je repris doucement mes esprits. L’odeur nauséabonde s’était évaporée.

Je recommençais ma lecture lorsqu’au dessus de moi, je perçus des bruits de pas, lourds, décidés. Il me semblait qu’il s’agissait de pas d’homme. Je gravis les escaliers doucement et hésitais à allumer la lumière. Fallait-il signaler ma présence ? Arrivé au premier étage, le couloir était plongé dans la pénombre. J’avançais doucement, attentif au moindre bruit. Les pas qui avaient cessé depuis quelques minutes résonnèrent de nouveau. Ils paraissaient provenir d’encore plus haut, du grenier. Mais, je ne connaissais pas le moyen d’y accéder et il me fallut allumer la lumière pour chercher une trappe en inspectant le plafond. Finalement, c’est devant la porte de la salle de bains que je découvrais un sas permettant d’accéder au grenier. Je descendis à la cuisine chercher ma lampe torche et une chaise que je remontais à la hâte puis montait dessus pour ouvrir le contreplaqué peint de la trappe. Je tentais de me hisser à la force des bras et ne réussit qu’après deux tentatives dont la dernière fit tomber la chaise.

Malgré mon vacarme, la femme semblait ne pas avoir été perturbée dans son sommeil. Accroupie sur les solives, je cherchais dans la poche arrière de mon jean ma lampe. Elle n’y était plus. Elle avait dû tomber lors de mes acrobaties pour monter ici. Je reprenais mon souffle en me concentrant sur le moindre bruit. Les pas avaient cessé. Tout à coup, j’entendis une voix d’enfant par le sas entrouvert : « il n’y a plus personne là-haut. Il est parti maintenant. Il reviendra demain ». Je lui demandais de me jeter ma torche, je l’attrapais au vol et l’allumais précipitamment. Le grenier était désert et dans l’air flottait une odeur de mort. Ce fut ma première nuit dans cette maison et longtemps, je m’en souviendrais ».

Il est tard à présent et la cafetière est vide depuis longtemps. J’avais installé mon photocopieur et devait reprendre la route pour Brest. Pourtant, mon interlocuteur et sa femme semblaient décidés à aller au bout de leur récit. Dehors, la pluie a enfin cessé.

C’est ma cliente qui continua : « lorsque Paul est rentré au petit matin, je me levais. Il semblait perturbé, pas vraiment le genre du bonhomme. Le métier de vigile est particulier, vous savez. Il demande de l’organisation, un souci du détail, de la rigueur et avant toute chose, bien sûr, une capacité à braver sa peur. Pourtant Paul m’avoua d’emblée que jamais, de toute sa vie, il n’avait connu une aussi grande frayeur. Il retournait chaque détail de sa nuit sans pouvoir comprendre ce qui avait bien pu se passer réellement. Il me demanda comme une faveur de ne plus y retourner et d’envoyer un autre collègue pour la prochaine nuit. Je ne savais pas comment réagir. Je repensais à ce jour où j’étais tombée de bicyclette et m’était écorchée le genou.

A peine mes plaies pansées, mon père avait exigé que je remonte sur mon vélo pour surmonter ma peur. C’est ce que je décidais de faire avec Paul. Je lui demandais malgré ses protestations de retourner sur les lieux avec un collègue à lui. Ainsi, il ne serait plus seul et ils pourraient ensemble comparer leurs perceptions de ces étranges phénomènes. Il finit par accepter et nous avons décidé que ce soir, ils se cacheraient dans le coffre de la voiture de leur cliente. Elle rentrerait son véhicule dans son garage et ainsi, ils pourraient veiller sur le domicile sans que quiconque ne soit averti de leur présence. Nous avions toute la journée élaboré milles suppositions dont celle d’un plaisantin se hissant sur le toit par la gouttière puis s’engouffrant dans le grenier par la petite fenêtre entre-ouverte. Nous ne pouvions céder à la panique, il existait certainement une explication rationnelle qui nous échappait …».

Je m’interrogeais sur les raisons qui poussaient le couple à me raconter toute cette histoire. Ils semblaient heureux de pouvoir se livrer, de pouvoir évacuer leurs craintes. Pourquoi s’adressait-il à moi pour cela ? Sans doute par le hasard qui m’avait poussé à franchir le pas de cette maison cette après-midi. Me jouaient-ils un tour ? Au ton grave de leur voix, à l’émotion qu’ils éprouvaient à l’évocation de ces souvenirs récents, j’avais du mal à imaginer cette éventualité.

Le deuxième soir, les deux gardiens suivirent leur plan et se retrouvèrent à attendre silencieusement l’heure de minuit dans le garage. A l’heure dite, ils quittèrent leur cachette et se faufilèrent dans le salon désert. Rien d’anormal. Ils prirent leurs aises en s’installant dans le canapé, toute lumière éteinte. A peine, quelques minutes plus tard, un vent malodorant commença à souffler. Le même phénomène que la veille, à la même heure. Le vigile continua « j’interrogeais mon collègue des yeux. Comme moi, il était un peu perdu. Il semblait éprouver encore de peur que moi. Vous savez entre vigiles, on roule un peu des mécaniques. Ce sont souvent d’anciens militaires, des fiers à bras, un peu bagarreurs souvent, des forces de la nature qui imposent le respect et qui ne se laissent pas facilement impressionnés. Entre nous, nous avons un code de l’honneur sans doute hérité de l’esprit militaire qui nous interdit de nous plaindre ou de refuser des rondes risquées. On accepte tout, sans broncher. C’est ce qui fait notre force et crée la différence avec nos concurrents. Nous ne regardons pas le passé de nos hommes et en échange, ils s’imposent ce respect de nos règles : ponctualité, honnêteté, esprit d’équipe, courage. Il en est ainsi depuis des années et cela crée la cohésion nécessaire pour diriger ces fortes têtes et mener à bien notre activité. Pourtant, ce soir là, j’ai découvert la vulnérabilité de mon collègue. Bien sûr, il ne dit rien mais parfois un simple regard peut suffire. En silence, nous avons attendu l’aube, enfermés dans nos pensées. Mon collègue avait commencé à légèrement somnoler lorsque nous avons entendu des pas à l’étage. Cette fois, j’avais prévu une échelle et m’était décidé à ne pas lâcher ma lampe torche. Nous avons gravi quatre à quatre les marches de l’escalier portant chacun un bout de l’échelle mais une fois atteint le perron, les pas avait cessé.
Comme la veille, j’ai ouvert la trappe du toit et aidé cette fois de l’échelle, j’ai pu atteindre rapidement le grenier. Il était vide de nouveau. J’étais à la fois déçu de ne pas avoir pu percer le mystère de ces pas nocturnes et soulagé de ne pas avoir à en affronter son responsable. Je descendais les marches de l’échelle, mon collègue tenait l’extrémité pour éviter qu’elle ne glisse, lorsque nous avons perçu distinctement une voix masculine. Elle émanait du fond du couloir. La voix grave proférait de manière monocorde une litanie dont les échos indistincts nous parvenaient, diffus. Malgré toute notre concentration, nous ne percevions qu’un brouhaha indistinct. Il fallut nous rapprocher pour identifier qu’elle provenait de la chambre de l’enfant. Le cœur battant la chamade nous sommes restés devant cette porte deux à trois interminables minutes, incapables de faire preuve du courage nécessaire pour ouvrir cette foutue porte. Nous avions oublié tous les codes d’honneur et étions deux pauvres types tout simplement morts de trouille. Enfin, j’ai baissé la poignée et poussé la porte. Devant nous, à la lueur de ma torche, l’enfant assis sur son lit avait les yeux révulsés et, je vous jure que c’est vrai, de sa bouche s’échappait cette voix d’homme, grave. Lorsque nous sommes entrés, il a tourné son visage en notre direction, nous fixant de ses yeux blancs, vides. Je me précipitais vers lui pour le réveiller sans me soucier de cette possession qui semblait l’habiter. L’enfant repris conscience doucement, revint à lui comme s’il sortait d’un mauvais rêve. Nous l’avons interrogé pour mieux comprendre en tentant d’être aussi doux et compréhensifs que nous pouvions l’être. Il ne nous apprit pas grand-chose sur l’identité de son visiteur régulier. J’aurais juré qu’il était encore envouté lors de notre conversation.

Le reste de la nuit se passa sans grand incident. Le lendemain matin, lorsque nous avons fait part des incidents à notre cliente, celle-ci ne semblait pas surprise par notre récit. Elle nous avoua même qu’elle avait souvent entendu cette voix sans jamais oser franchir le seuil de sa porte. Elle nous supplia de revenir le lendemain soir. Lorsque nous sommes rentrés à nos domiciles, nous avons mis longtemps à retrouver le sommeil. Dans la journée, mon collègue présenta sa démission, incapable d’assumer l‘idée de revenir une nouvelle fois dans cette maison hantée. J’étais également terrifié à cette idée. Pourtant, il ne fallait pas céder à la panique. Ma relation avec la patronne étant publique, je devais être exemplaire. Tout me terrifiait. Je voyais un visage malfaisant lorsque j’amassais dans la paume de ma main une boule de mousse à raser. Je me retournais fréquemment, osait à peine me regarder dans le miroir de ma salle de bains. Mon collègue avait tout raconté à ses collègues et aucun d’entre eux n’accepta la mission de ce que nous avions surnommé la maison hantée. Je me retrouverai donc seul à devoir affronter les forces obscures. Que fallait-il faire ? »

Mon interlocuteur me pose directement la question et je ne sais pas quoi répondre. Qu’aurais-je fait à sa place ? Il veut me convaincre qu’il n’est pas du genre impressionnable et que tout ce qui me raconte est totalement véridique. Au milieu d’une phrase, il est interrompu par la sonnette de la porte d’entrée. La patronne va ouvrir et introduit dans la cuisine, un grand type engoncé dans un blouson portant dans le dos le logo de la société de gardiennage qui l’emploie. Il a terminé son service et vient rapporter des documents. La patronne lui demande d’intervenir à propos de cette histoire. Il confirme le récit de ses employeurs et insiste sur la fragilité de son collègue qui n’a finalement pas démissionné et a pu être exempté de retourner dans la maison hantée. La présence du nouveau gardien a ralenti le discours du couple. Ils semblent reprendre leur rôle au contact de l’intrus. Ils finiront par m’avouer qu’ils ont mis fin à ce contrat en conseillant à leur cliente de s’adresser, non pas à une société comme la leur incapable d’agir efficacement contre ces étranges phénomènes. Ils lui conseillèrent de prendre contact avec un exorciste. Ce qu’elle fit.

Il passa dans chaque pièce de la maison en ânonnant des phrases en latin. Il demanda à la femme et son fils de rester dehors. Personne ne sut ce qui se passa exactement. Aux cris et aux suppliques succéda un bruit sourd comme une explosion qui fit craquer les murs. Puis après un long moment, l’homme en noir sortit et déclara : « vous pouvez rentrer. A présent, tout est fini ».

Leur récit terminait, je pris congé de mes clients. Il faisait nuit à présent et je rentrais sur Brest à toute allure. Cette nuit là, je dormis peu, me repassant cette histoire dans ma tête.

Commentaires

Faut-il donc vraiment en avoir peur?
Alors que ce genre d'evenement est plus courant que ce que l'on peut penser en Bretagne...

M

Ecrit par : MaTthieuMaTthieu | 17.05.2007

excellent, mais... imaginaire ? autobiographique ? je dois maintenant quitter mon bureau et traverser le jardin pour rejoindre la maison... dehors il pleut... et le vent souffle fort...je vais courir !

Ecrit par : fred | 30.08.2007

Cours Forrest, cours !
La base de ce récit est totalement autobiographique. Un drôle de souvenir...

Ecrit par : Castor | 31.08.2007

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