24.07.2007
Jim Harrison – En marge
Deux ans que ce livre traîne sur ma table de nuit, que j’y picore des phrases au hasard des chapitres avant de m’endormir. Allez, au hasard :
« Je crois que dans le meilleur des cas le principal objectif de l’éducation consiste à nourrir votre curiosité et à vous apprendre comment trouver les choses par vous même ».

Jim Harrison se dévoile à travers des mémoires désordonnées, lumineuses, atypiques et gourmandes. Il présente d’abord son enfance, son accident qui lui coûta son œil gauche, ses premiers émois la « sexualité tiède, imprécise et irritante que l’on ressent jusque dans les coudes », des anecdotes sorties du fil de ses pensées. Chaque paragraphe est somptueux et on a envie de s’arrêter pour reprendre son souffle, prendre du recul.
Il décrit ses sept passions : l’alcool, le strip-tease, la pêche, la chasse, la France, la religion, la route et la nature.
A propos de l’alcool :
« Il est clairement établi que les conducteurs en état d’ivresse (…) tuent environ vingt-cinq mille personnes par an. Mais on peut se demander pourquoi les conducteurs qui ne sont pas en état d’ivresse tuent chaque année à peu près le même nombre de gens ».
« Nous n’avons pas beaucoup de libertés en cette vie et ce serait une cruauté infligée à nous-même que de perdre une chose que nous avons, parce que nous serions incapable de contrôler notre désir. La mesure est tout »
A propos du strip-tease :
« La peur du Sida a sans doute fait davantage pour renforcer les liens conjugaux que l’opprobre religieux ou social (…) Les attitudes vertueuses sont devenues à la fois une maladie et une industrie ».
« Une partie intime de « ce que nous aimerions que soit le sexe, alors qu’il ne l’est pas » relève de la vantardise virile, d’un enthousiasme simulé et global pour tout ce qui est sexuel ».
« Aujourd’hui les seuls individus qui sont vraiment en sécurité sont les morts ».
A propos de la chasse et de la pêche :
« Selon nos mythologies personnelles, avec l’âge les parties séparées de notre être se réunissent parfois afin de constituer un tout qui ne nous est pas entièrement familier. Peut-être qu’une grande partie de ta vie est trop proche pour être compréhensible, exactement comme si tu portais soixante-dix-sept couches de vêtements et que tu ne savais plus très bien si ton corps était toujours là, en dessous. Et cela continue parfois sans fin. Un homme peut porter un « masque » professionnel jusqu’à l’âge de cinquante-cinq ans, prendre sa retraite de bonne heure et s’apercevoir alors, soit qu’il ne peut pas ôter ce masque, soit qu’il réussit à l’ôter mais qu’il n’y a pas de visage dessous. Les définitions de carrière quotidiennes peuvent nous étouffer tous, si bien qu’il ne nous reste ensuite plus rien pour nous différencier, hormis ces définitions de carrière. Nous renonçons trop aisément à l’apprentissage de savoir-faire qui nous procurent du plaisir, excepté les savoir-faire liés à notre gagne-pain.
Mais la lumière commence à poindre lorsque nous prenons un peu de temps et faisons quelque chose de si radicalement autre que nous pouvons prendre du recul et regarder à bonne distance notre quotidien. Franchement, ce n’est pas toujours agréable, et quand je m’absorbe dans de longues périodes de pêche et de chasse, je sais au fond de mon cœur que, j’ai beau être flatté de voir mes livres publiés dans vingt-trois langues, je suis fondamentalement un « bosseur fou » comme tout le monde, mais qu’il me suffit de pêcher et de chasser avec la bonne attitude pour retrouver l’intimité de forêts et des rivières ainsi qu’un sentiment extatique des beautés de la création, du monde naturel en tant que tissu vivant de l’existence, si bien que je suis à la fois de nouveau jeune et âgé de soixante-dix mille ans. »
Dans la dernière partie du livre, il décrit son travail d’écrivain, la genèse de ses livres, ses amitiés (dont celle avec Jack Nicholson), ses succès, son approche d’Hollywood avec l’écriture de scénarios. Cette partie est souvent longue et monotone.
Je pourrais citer entre guillemets une grande partie de ce livre tant ses digressions sont empreintes d’une philosophie de la vie réjouissante et profondément humaine. Pourtant sa lecture est fastidieuse, les passages souvent inégaux, ce qui explique que j’ai mis tant de temps à atteindre la dernière page.
Finalement, ce qui m’a poussé à continuer, ce n’est pas l’écriture, pas non plus les milles anecdotes mais Jim Harrisson lui-même.
Il s’y montre attachant, plein de vie, fragile, dépressif, excessif, amoureux de la nature, convaincant quand il veut faire partager ses passions. Et puis, son refus du politiquement correct est tellement salutaire en ces périodes de lavage de cerveau médiatique pour favoriser l’autocensure culpabilisante (vitesse au volant, cigarette, alcool, anti-chasse, anti…tout). Existe-t-il encore beaucoup d’hommes qui peuvent consacrer un chapitre entier à leur goût du strip-tease et de l’alcool ? Est-ce cela la « marge » qui donne son titre à ce livre.
Je me souviens de l’avoir rencontré dans un bar de la ville close de Saint-Malo à l’occasion d’un café-littéraire au festival des Etonnants Voyageurs en 1996. Je ne me souviens pas de ce qu’il a dit et je ne l’avais jamais lu. Mais avec sa canne, sa gueule, il m’a impressionné. Sa présence physique irradiait, derrière l’écrivain, le vagabond, le torturé, le mythe venu des territoires sauvages de l’ouest américain (Montana, Michigan et Floride), on devinait un personnage. Tout le reste, c’est de la littérature.
23:06 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : jim harisson, en marge, critique, blog, livre, 10/18, strip-tease





















Commentaires
Je suis en bonne voie pour devenir végétarienne 7 jours sur 7, je te dis cela pour souligner la différence entre cet auteur et moi. Et pourtant je le trouve très intéressant parce que de toute évidence sincère, honnête avec lui-même.
Bonne soirée Castor.
Ecrit par : sophie | 25.07.2007
L’HOMME QUI S’ACHETE DES SOULIERS
Un homme se prépare à aller au marché pour s’acheter des souliers.
Avant de partir, il mesure son pied, en prend la dimension au moyen d’un brin de paille et se met en route. Mai s’étant trop hâté, il oublie de prendre la paille avec lui.
Arrivé au marché, il s’arrête devant la baraque d’un marchand de souliers, tâte sa poche et s’aperçoit qu’il n’a pas emporté le brin de paille.
« J’ai oublié d’apporter la mesure, dit-il au marchand et comme j’ignore la dimension du pied, il faut que je m’en retourne la chercher. »
Et il se hâta de rentrer chez lui, prit la paille et repartit. Le chemin était long. Quand il arriva au marché, il était déjà tard, le marché était fermé. Il ne peut donc acheter les souliers et toute cette peine, il se l’était donnée pour rien.
Alors, quelqu’un lui demanda :
« Est-ce pour vous-même ou pour un autre que vous achetez les souliers ? »
« C’est pour moi-même », répondit-il.
« Mais n’avez-vous pas vos pieds au bout de vos jambes ? Alors à quoi bon être allé chercher la mesure ? »
Fable du 2ème siècle av. JC.
Ecrit par : lamesure | 25.07.2007
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