14.09.2007
Nuages

Les masses cotonneuses s’étirent lentement comme des monstres ralentis dans leur volonté de progresser. Elles tranchent avec l’azur laiteux du ciel.
Il reste ainsi, derrière la vitre du dernier étage de son building, immobile, à observer les formes bizarres des nuages, envouté par la progression harmonieuse de ces formes en mouvement, hypnotisé par l’infini du ciel qui l’attire. Il se hausse sur la pointe des pieds trahissant son envie de plonger dans ce monde à l’envers, de se perdre dans la pureté infinie de ce grand bleu.
Sans prévenir, le soleil perce et,, tel un faisceau divin, balaie d’un éclair lumineux la masse grouillante des piétons qui s’activent plus bas. Cette apparition lui rappelle les matinées passées à arpenter les couloirs du musée du Louvre, avec son père qui lui expliquait la signification symbolique de ces trouées sacrées. Ils se tenaient la main, moins par affection que par soucis de ne pas se perdre. Il en allait de même pour ces visites d’avantage destinées à éveiller en lui une sensibilité artistique qu’à partager un moment d’intimité avec son père. Exigeant, ce capitaine d’industrie voulait que sa progéniture devienne un esthète capable de reconnaître et d’apprécier les belles choses. « Un esprit bien fait » aimait-il à lui répéter en l’initiant au goût de l’effort, du dépassement de soi.
Ce fils unique, il le destinait à de grandes choses. Il lui léguerait sa seule véritable œuvre, celle de toute une vie et transmise depuis deux générations maintenant : son entreprise familiale devenue monstre tentaculaire international. Le père jugeait avec ironie ses contemporains, pestaient contre toute mesure étatique et dirigeait d’une main de fer un personnel servile. Comme tout paternaliste, il se jugeait juste, droit et malgré quelques grèves timides qui l’avaient affecté, ses salariés l’appréciaient. Puis le lion s’était effacé laissant son héritier sur le trône.
Le vent chassa progressivement le cumulus pour découvrir un soleil aveuglant. Comme son père, il avait aimé le pouvoir, l’ascendance que confère une position sociale sur son entourage. Mais, il n’avait pas le génie des affaires ni le charisme pour mener les hommes.
Il resserre son nœud de cravate, détourne enfin les yeux du ciel et regarde sa montre. Il est temps à présent de rejoindre le conseil d’administration, d’annoncer sa démission après la chute catastrophique des actions du groupe qui sanctionne la succession de ses erreurs de stratégie. Le plus difficile sera d’annoncer à son père, l’homme qui a tant misé sur lui, qui lui a transmis son bien le plus précieux, la fin de l’empire familial, la fin d’une époque.
Comment interpréter cette symbolique trouée du soleil ? Une opportunité de devenir celui qu’il rêve d’être depuis toujours : un critique d’art capable d’emmener par la main un public désireux de découvrir et de comprendre de belles œuvres.
17:16 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nuages, nouvelles, texte court, blog, art, capitaine, industrie





















Commentaires
BON WEEK END POUR TOUS !!!
Ecrit par : ANTIRACKET | 14.09.2007
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