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02.10.2007
Immortels

« Ma femme a le cancer ». Non, ce n’est pas tout à fait comme ça qu’il me l’a annoncé. « Sylvie a le cancer ». L’utilisation du prénom me positionnait d’emblée dans l’intimité du drame. D’ailleurs, je ne connaissais pas vraiment Sylvie. Je ne sais pas si je m’étais déjà adressé directement à elle durant les quelques soirées passées ensemble chez des amis communs. Nous suivions, chacun de notre côté des conversations qui s’enlisaient à petit feu, qu’on évitait de laisser mourir en ajoutant de temps en temps de mauvaises blagues ou des grossièretés hors propos. Alors que l’on aurait dû désapprouver ces soudains dérapages, on était reconnaissant à l’importun d’avoir sauvé quelques minutes à l’heure du départ dont l’imminence était dans tous les esprits et qui n’attendait qu’un vrai silence pour signifier à chacun qu’il était temps. Partir trop tôt aurait signifié avouer l’échec de la soirée à la maîtresse de maison que l’on sentait pourtant investie de bonne volonté pour nous faire passer un bon moment.
La soirée avait été particulièrement pénible. Chacun y était allé de ses théories sur l’éducation des enfants. Ces conversations stériles trahissaient le plus souvent nos limites et nos angoisses. A observer les enfants présents se débattre à nos côtés, nos paroles devenaient totalement surréalistes. Sylvie était une de ces excités à propos des méthodes miracles et prodiguaient ses précieux conseils à l’assemblée pendant que son fils tapait sur ma fille en pleurs. Peut-être qu’un peu plus de calme lui aurait permis de les voir grandir plus longtemps.
Je me revoyais, tuant le temps, en observant les doigts de Sylvie, longs, ornés de bijoux fantaisie, qu’elle agitait sous mon nez en grands gestes accusateurs à propos de l’immunité du corps professoral et toutes les injustices dont avaient été victime son fils. Sa conversation était devenue un long monologue que l’on écoutait, un peu gênés, car il avait commencé à dépasser les limites de la conversation de salon.
C’est marrant, ce matin, j’ai entendu à la radio un grand professeur d’un hôpital parisien renommé qui expliquait que l’espérance de vie n’était pas liée à l’environnement mais à la façon dont on le percevait. Contrairement aux idées reçues, les parisiens n’avaient pas une espérance de vie inférieure aux provinciaux.
« Sylvie a un cancer » m’avait-il annoncé au téléphone et je ne savais pas sur quelle tonalité lui répondre. Fallait-il s’enquérir du degré d’avancement de la maladie, jouer la comédie de celui qui connaissait certains proches qui s’en étaient miraculeusement sortis et qui vivaient à présent une vie épanouie? Fallait-il jouer le bon camarade, l’amitié virile et attentionnée « et toi, ça va ? » Finalement, je ne jouais pas et lui offris mon oreille et un silence gêné. Je soupçonnais que cette conversation avait été commanditée par la cancéreuse elle-même : « appelle tous les gens que l’on connaît pour les informer de ce qui nous arrive ». Je l’imaginais prendre son carnet d’adresses et composer un à un tous les numéros, répétant à chaque fois les mêmes mots sordides, les premiers signes annonciateurs de la maladie, le discours direct du médecin. Ces appels ne faisaient sans doute qu’ajouter un peu plus au calvaire que vivait cet homme que j’avais au bout du fil. Je me dis qu’il n’attendait rien de moi, si ce n’est que je l’écoute. Ainsi, je pourrais témoigner qu’il a bien appelé au cas où sa Sylvie me poserait la question plus tard, lorsqu’elle serait rétablie, si elle se rétablissait. Je crois que, de toute façon, j’aurais acquiescé même s’il ne m’avait pas appelé, par solidarité masculine et esprit de commodité.
Je ressentais derrière la litanie de ses propos et le manque de conviction de ses descriptions, une vraie lassitude. Ainsi décrite par téléphone, la maladie de sa femme était trop virtuelle pour que je puisse éprouver une sincère empathie mais la sourde détresse qui transpirait de cette conversation me renvoya à notre propre fragilité. J’en fus sincèrement touché sans trop savoir comment le lui témoigner, en voulant éviter tous les poncifs du genre « ce sont les meilleurs qui partent » (il était trop tôt), « on ne choisit pas la maladie, c’est elle qui nous choisit » (trop slogan publicitaire), « on est pas tous égaux devant la maladie » (un peu ambiance manif pour la sauvegarde de la sécurité sociale).
Je n’avais pas les mots, ils n’étaient pas venus. Je l’imaginais continuer à parcourir la liste de ses contacts en utilisant à nouveau les mêmes phrases avec un peu moins d’émotion à chaque appel. S’ensuivaient le sincère trouble de son interlocuteur, le malaise, le silence, la gène d’un drame qui n’était pas vraiment le sien. Je gardais un goût amer de cette conversation, la conscience que cela avait été une conversation d’adultes, une des rares que j’aurais pu avoir, qui ne laissait pas de place au cynisme, à l’ironie, à l’insouciance, à ce sentiment rassurant que rien n’est grave, que tout s’efface, que l’on peut tout recommencer sur l’ardoise magique de nos vies. Cela signifiait le début d’une période plus grave qui verrait partir ceux qu’on a aimé, connus, détesté.
Et puis, le téléphone a sonné de nouveau. C’était Jules, mon vieux pote de galère.
- J’ai deux plans pour le concert des Nashville Pussy à l’Antipode vendredi soir. Ca te branche ?
Du cancer au concert, la vie reprenait ses droits.
« On est immortel quand on est vivant » - Philip Roth (La tache)

22:26 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cancer, concert, nashville pussy, téléphone, éducation, enfants, nouvelles























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