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09.10.2007
La loose 2 - La grange

Nom : Bellochio
Prénom : Lucie
Profession danseuse
Parmi les personnages transmis par Dom, il y avait également Lucie.
Pour ceux qui ont raté le début: Jean organise un week-end de retrouvailles avec ses anciens camarades de lycée.
La suite de "la loose" ...
Jean attend l’arrivée de ses invités depuis le début de l’après-midi. Il a installé sa table de plastique blanc à même les grandes herbes de la propriété. Depuis que ses parents sont décédés, il a laissé la végétation envahir ce qui avait été, du temps de leur vivant, un jardin coquet et bien entretenu. Il n’a cessé depuis des mois de reporter l’échéance d’un débroussaillage et à chacun de ses séjours, il mesure son manque de courage à la hauteur et à l’envahissement des mauvaises herbes. Il réfléchit à ce qu’il aurait pu oublier dans l’organisation de ce week-end. Il avait fait des courses en prévoyant large, ne sachant pas vraiment qui viendrait ou non. Ceux qui viendraient seront-ils accompagnés ou non ? Il se reproche de n’avoir pas fait mention dans sa lettre de la nécessité d’une réponse. Et si son beau projet capotait par manque de préparation et d’organisation. Il savait qu’il aurait dû appeler chacun, insister pour s’assurer de leur présence. Et puis, tant pis, il verrait bien. Et seuls, les plus motivés par cette réunion répondront à l’appel.
Les adresses auxquelles il avait posté l’enveloppe beige étaient-elles encore bonnes ? Pour les trouver, il avait fait des recherches sur Internet. Pour Lucie, cela avait été particulièrement difficile. Après un long moment passé à surfer à partir de son nom (Bellochio), il avait découvert un site qui la présentait comme meneuse d’une troupe de théâtre. Il observa les images des comédiens pris durant les représentations mais aucun visage ne lui rappela celui de son ancienne camarade. Ils apparaissaient le plus souvent dans des lieux publics, tous de noir vêtus, le corps déstructuré, dans des positions étudiées. A leur côté, les spectateurs semblaient s’amuser de cette drôle de troupe. Il remarqua une adresse e-mail à laquelle il transmit son invitation à l’attention de Lucie.
Trouver les coordonnées de Pascal Tibert avait été plus facile. Il était resté dans le département d’Ille et Vilaine. Une seule personne répondait à ce nom et prénom, il avait supposé que c’était la bonne personne. S’était-il trompé ?
Valérie et Pascal avaient continué à s’écrire quelque temps après le bac. Leur relation avait été si intense que malgré la violence de leur rupture, ils n’avaient pas réussi à se passer complètement l’un de l’autre. Les courriers timides qu’ils s’échangeaient auraient pu les rapprocher. Tout au long de longues lettres manuscrites, ils s’y confiaient, dévoilaient l’intimité de leurs sentiments, l’échec de leurs nouvelles relations amoureuses. Leurs propos, anodins au début de cette correspondance, furent progressivement plus profonds, révélateurs de leur solitude qu’ils n’osaient s’avouer pour faire bonne figure. Et puis, le temps passant, la durée entre chaque lettre s’allongea. Bientôt, ils ne s’échangèrent que les vœux de bonne année, des mots personnels et sincères au début puis ce furent des formules types qui trahissaient le manque d’intérêt qu’ils accordaient à ce type d’échange. Cela faisait plusieurs années que Jean n’avait pas reçu les vœux de Valérie.
Interrompant ses pensées, Jean entend le moteur d’une voiture qui tourne au ralenti de l’autre côté de la maison. Avant d’aller à la rencontre des premiers arrivants il allume une cigarette et termine un fond de café devenu froid.
A travers la vitre du salon, il l’a reconnait tout de suite. Il observe un instant sa silhouette, de dos. Mal fagotée dans des vêtements qui semblent trop grands pour elle, des écharpes enroulées autour de son cou qui flottent au vent, les cheveux défaits et mal coiffés, elle est restée la même. Alors qu’elle règle le prix de la course au chauffeur de taxi, Jean aperçoit une jeune fille, d’une vingtaine d’années son aîné, dont la coupe de cheveux, un carré parfait à la blondeur artificielle, lui rappelle les danseuses du Crazy Horse. Qui est-ce ? Est-ce possible que Lucie ait eu une fille ? Il abandonne vite cette folle idée et s’avance vers elle.
« Bonjour, moi c’est Jane, l’amie de Lucie » lui lance-t-elle en lui serrant énergiquement la main. « Jean, enchanté et bienvenue ! ». Mais Jean a déjà oublié Jane lorsque Lucie s’approche de lui. Ils s’observent, mesurant les ravages du temps sur les visages parfaits qu’ils avaient gardé en mémoire. A présent, Lucie ressemble à une femme, ses traits se sont affirmés, durcis. Elle porte en elle, sur son visage, tout un passé que Jean devine chargé de nuits blanches, d’excès, de déception et de solitude.
« Cela me fait vraiment plaisir de te revoir » lui glisse-t-il à l’oreille en l’embrassant. Puis, ils restent là, sans trop savoir quoi se dire. Un silence gêné suivi de « bizarre, non ? Après toutes ces années … ». Lucie ajoute « tu as eu une super initiative. Et c’est bien que ce soit toi qu’il l’ait eu. C’est bien que ce soit ici que l’on se retrouve, dans cette maison. Nous avons vécu tellement de bons moments ici ». Il l’invite à le suivre « je vais vous montrer vos …» mais sa phrase reste en suspens. Qu’entendait Jane pour le terme « amie de Lucie » ? Fallait-il leur proposer de faire chambre commune ? Dans ce cas, il pourrait être à cours de lits. Avec naturel, devait-il leur proposer de dormir dans la même pièce ? Quelle était le type de relation qui unifiait ces deux femmes ? Il se convainc qu’il est trop tôt pour aborder ce type de question intime et reporte la question du couchage à plus tard. « Allez, posez vos affaires et venez prendre un rafraichissement sur la terrasse. Vous devez être exténuées par ce voyage. Vous venez de Paris en taxi ? » Lucie balaya la pièce du regard. « Rien n’a vraiment changé ici depuis la dernière fois que j’y suis venu. C’était quand déjà ? … Je n’avais pas vu le jardin. Quel bordel ! ».
Jean rit de bon cœur à cette exclamation pleine de franchise. Il retrouve le caractère spontané de son amie.
- « Bon, c’est bon. Tu ne va pas t’y mettre, toi aussi. A chaque fois que j’invite des amis à venir ici, ils se moquent de mon jardin. Je crois que je déteste l’entretenir.
- Comment ça, « tu crois » ?
- Et bien, je n’ai jamais pris la peine de couper la pelouse ou de tailler la haie. Alors, je suppose que je n’aime pas ça ».
Jane s’était éclipsée aux toilettes. C’est peut-être l’occasion d’évoquer la nature de leur relation.
- « Jane est une sacrée belle fille.
- C’est ce qu’on dit. En fait, il faut que je te dise… je ne sais pas si tu le sais mais …comment dire ?
- Vous êtes ensemble, en couple. C’est ça ?
- C’est à peu près ça. Nous sommes ensemble mais pas en couple.
- Comment ça ?
- Nos revenus ne nous permettent pas de disposer d’un appartement juste pour nous deux alors on partage avec la petite communauté de ma troupe ce qui ressemble à un squat et que l’on appelle pompeusement un loft. Et, l’exclusivité d’une relation n’a jamais été mon fort.
- Vous êtes dans Paris, c’est cela ?
- Pas tout à fait. Nous sommes entre Clichy et Asnières sur Seine. Les environs sont un peu sinistres mais le loyer est dérisoire et l’ambiance plutôt bonne.
- Tu veux un autre café?
- Non, merci. Ce n’est pas vraiment facile de savoir par où commencer pour raconter toutes ces années, expliquer ce que l’on est devenu.
- Ne t’inquiète pas. Tu as tout le week-end pour cela et je ne te lâcherais pas avant de tout savoir sur toi.
Jane les rejoint et prend place sur le vieux canapé délabré qui fait face à la cheminée.
- Nous parlions de votre appartement que Lucie appelle un squat ».
Jane offre un beau sourire à Jean et répond :
- « En fait, avant d’y habiter, j’avais une vision idéalisée d’une communauté d’artistes pouvant vivre sous le même toit. C’est plus compliqué que cela en a l’air. Les artistes ont souvent des personnalités fortes et à fleur de peau. Confinés dans un espace réduit, on passe le plus clair de notre temps à se prendre la tête pour le petits rien du quotidien comme la vaisselle, le ménage, l’argent pour les provisions .. C’est loin des grandes conversations philosophiques sur la création ou l’accomplissement de soi.
- Vous travaillez tous ensemble ?
- Ah, oui. J’imagine à travers ta question que cela fait bien longtemps que tu n’as pas revu Lucie. Elle est devenue une célébrité, elle mène son équipe avec une main de fer et chacune de ses créations rencontre un vrai succès critique. Et les spectateurs sont de plus en plus nombreux à venir nous applaudir ».
Lucie l’interrompt « Il ne faut pas exagérer ! Je ne suis pas Robert Hossein .
- Ne te sous-estime pas.
- Non, je ne joue pas les fausses modestes. C’st simplement qu’après des années de vrai galère, je commence à mieux comprendre le fonctionnement d’une troupe, les sources de financement, les goûts du public et ceux ds quelques personnes qui représentent la critique parisienne.
- Vous jouez quels types de pièce ?
- Ce ne sont pas réellement des pièces. Ce sont des créations. Voilà pour le côté noble de la vie d’artiste. Dans la réalité, nous devons faire la manche le samedi après-midi devant le centre Beaubourg pour finir le mois. On tente de recruter de nouveaux talents parmi les badauds désœuvrés qui nous regardent en rêvant de faire la même chose que nous. Alors, nous leur en donnons l’occasion et certains se prennent au jeu au point de tout abandonner pour nous suivre.
- Une vraie secte …
- Non, je t’assure, ils sont consentants et adhèrent au projet.
Jean se souvient d’avoir employé lui aussi et à de multiples occasions ce mot « projet » synonyme de plans sur la comète, d’idées le plus souvent avortées et que l’on nommait ainsi pompeusement.
- « En fait, tu es restée la même.
- Et bien oui. Pourquoi ?
- Libre et totalement imprévisible.
Jane renchérit « je vois que tu l’as connais bien ».
Un vent frais s’est levé et les deux femmes proposent de rentrer. Elles débarrassent la table des tasses à café en utilisant le plateau noir pour les porter jusqu’à la cuisine. Jean les laisse faire et se dit que c’est plutôt sympa d’avoir un peu de compagnie chez soi. Combien de week-end a-t-il passé ici, seul ? Lucie enfile un large sweat-shirt à capuche sans forme sur son t-shirt orange. Elle se retourne et lance : « tu sais ce qui me ferait plaisir ? Un bon feu de bois dans la cheminée. Je sais que ce n’est plus vraiment la période mais j’ai toujours imaginé les soirées d’un week-end à la campagne à la lueur des flammes. Cela fait partie du décorum. En plus, à chaque fois que je suis venu ici, il y avait une bonne flambée. Alors, cela fait partie de la tradition .
- OK. Il doit rester quelques bûches au fond de la grange. Dans l’arrière cuisine, tu trouveras des cagettes. Tu peux les couper en morceaux ».
Tous les deux savent que derrière les mots anodins de cette conversation se joue un subtil jeu de pouvoir. Jean avait toujours été le chef de la bande, celui qui décidait pour les autres. Deux redoublements successifs l’avaient fait paraître plus sûr de lui, plus robuste que les autres élèves de son âge. Cette domination s’était imposée d’elle-même, sans heurts. Elle était librement consentie par le petit groupe d’amis, sauf peut-être par Lucie. Elle renâclait à suivre les conseils de Jean, pour le principe, pour ne pas se plier elle aussi à l’autorité du plus grand. Le défier lui permettait d’exister. Elle s’usait à l’interrompre, le contredire. Il semblait ne pas lui en vouloir et calmement, la reprenait, la raisonnait. Elle souhaitait le choquer, l’énerver sans y parvenir. Les jeux de pouvoir allaient-ils rester le mêmes après toutes ces années ? Les caractères avaient évolué, leur compatibilité resteraient-elle identique ?
La remise est dans un sale état. Elle aurait besoin d’un bon rangement et d’un sacré coup de balais. L’odeur mélangée d’huile de moteur, de terre battue et d’humidité n’a pas changé depuis le temps où Jean bricolait sa mobylette à la lueur de l’unique néon derrière l’atelier. A travers la paroi métallique, il entend une voix, c’est celle de Jane qui téléphone. Il veut lui signifier sa présence pour lui laisser l’intimité de sa conversation qui semble se terminer. Il en capte les derniers mots « oui, moi aussi … je t’aime … non, je ne t’oublies pas … j’ai très hâte de te revoir ». Il restait sous l’établi suffisamment de bûches pour alimenter la cheminée tout le week-end. Alors que Jean cherche une bâche pour transporter le bois, Lucie apparaît.
« Je suis venue faire ma curieuse. J’ai fini de couper les cageots. Je peux t’aider ?
- Tu tombes bien. Viens m’aider.
- Même ici, rien n’a changé. Le temps semble s’être arrêté à cet été 1987. Combien d’heures avons-nous répéter ici ?
- C’est vrai qu’on a pas mal usé les cordes métalliques. Tu as continué à jouer de la guitare ? Tu te débrouillais plutôt pas mal.
- Oui, je gratouille de temps en temps mais seule. Je n’ai plus jamais participé à la folle aventure d’un groupe de rock. Alors, je n’ai pas fait de progrès.
- Tu as pensé à apporter ta guitare comme je te l’ai demandé sur mon courrier ?
- Ouais. Mais, tu veux …
- Ce serait sympa de rejouer ensemble. Tous les groupes de nos jeunes années se reforment pour des concerts, alors pourquoi pas nous ?
- Peut-être que le temps a rendu certaines choses plus difficiles. C’est compliqué. Un groupe n’est pas simplement la somme des instruments qui le compose. Une alchimie particulière émane de leur regroupement. Rappelle toi comme certains soirs nous montions à l’olympe des Dieux du manche et de l’électricité, nous décollions ensemble vers des cimes lointaines, tout nous souriait. Et puis, le lendemain, nous plantions tout : le solo s’emmêlait, la batterie avait le hoquet, …Cela allait au delà de la simple technique que nous maîtrisions plus ou moins. C’était une démarche d’amateurs.
- C’est la spontanéité et l’énergie qui font les grands groupes, pas la technique. Les Stooges avec leurs trois accords passeront à la postérité, pas Toto, ni tous les groupes de requins de studio.
- Tu n’as pas peur d’être déçu du résultat ?
- Si. Mais cela vaut la peine d’être tenté, non ?
Un court silence et Lucie semble être convaincu :
- Faut essayer. Si nous ne jouons pas maintenant, ce sera jamais. Ces vingt dernières années ont passé tellement rapidement …C’est une excellente idée. On n’a encore notre mot à dire aujourd’hui où le rock revient en force.
- Tous ces nouveaux groupes semblent moins nihilistes que nous, ils sont à la recherche de l’héritage de leurs aînés. Notre génération, la première après le tsunami punk, n’affirmait aucune ascendance et voulait tout inventer sur les braises encore fumantes de l’énergie punk. Au fur et à mesure …
- Vous êtes là, je vous cherchais partout !
Jane surgit un peu essoufflée. « J’ai entendu la sonnette ».
Au moment de sortir de la grange pour accueillir les nouveaux arrivants, Jean se retourne ver Lucie « tu vas voir, on va mettre le feu.»
08:53 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la loose, personnages, rock, groupe, histoire d'un groupe, groupe de rock, musique






















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