« Virginie Despentes – King kong theorie | Page d'accueil | Blandine Le Callet – une pièce montée »
05.11.2007
Détour

Sur l’autoroute A13, la morne banalité du paysage m’a plongé dans une hébétude bercée par les notes du piano de Brad Melhdau. Soudain, mon regard croise un panneau indiquant la prochaine sortie. Combien de panneaux croisés sans lire les noms des villages inscrits ? Celui-là est spécial, je l’ai prononcé des centaines de fois et sa simple évocation rameute une flopée de souvenirs qui remontent à la surface. Et puis, une idée saugrenue qui me traverse la tête sans préméditation, et oui, pourquoi pas ? Cela devient une évidence, je vais faire un détour pour revoir les lieux d’un passé enfoui sous le poids délicat d’une page tournée.
Clignotant, ralentissement, départementale et le décor qui se fait familier. Après toutes ces années, revoir le film de repères anciens qui défilent à nouveau, la vieille abbaye, la crèche, la caserne des pompiers. Chaque bâtiment est à sa place, inchangé. En quelques minutes et un détour, interrompre le temps qui passe, s’offrir un voyage dans le passé et se dire que c’est moi qui ai changé en mesurant instinctivement toute la route tracée. La voiture semble se guider elle-même, conduite en automatique, dos d’âne, entrer dans l’agglomération, freiner, accélérer de nouveau, clignotant à droite. Chaque recoin de ce village est encore présent à mon esprit comme un gène tapi dans l’ombre du présent, prêt à se transmettre, à renaître au grand jour. La réalité passée de notre quotidien me revient, le déracinement, la naissance des enfants, la proximité de Paris, les difficultés professionnelles, les week-ends pluvieux, la volonté de se barrer d’ici, les collègues de travail. Inconsciemment, je scrute les rares passants, les dévisage, espère reconnaître des traits familiers. Mais ceux que je cherche sont devenus des fantômes qui ont interrompu leur existence à mes yeux le jour du déménagement. Bien sûr, ils ont continué leur vie eux aussi, déroulés leur existence ici ou ailleurs.
A la sortie du village, elle m’apparait enfin. Les sapins ont terriblement poussé et la clôture a été refaite. Les arbres ? C’est moi qui les avais mis en terre, des plants en pot dont la lenteur de pousse m’exaspérait. J’aurais souhaité que les branches s’épaississent vite pour masquer la vue, pour procurer un semblant d’intimité aux rares moments où nous profitions de traîner sur la pelouse. Le crépi a jauni, des fissures sont apparues sur la façade. Et elle, que pense-telle de moi ? Les marques du temps ont certainement entamé leurs méfaits. Mes tempes qui se dégarnissent et des fissures aussi, ça et là. Je reste là, mal stationné, à l’observer cette maison où nous avons vécu quatre années. L’inondation, la galère pour poser la tapisserie à carreaux, la varicelle de mon fils, la découverte d’Internet, la mauvaise isolation, les vrais amis venus de loin, les autres, ceux d’ici, perdus de vue comme prévu. Les instantanés se succèdent comme des flashs à la lumière diffuse. J’aurais souhaité partager ces moments avec ma femme, comparer nos souvenirs communs. Un jour peut-être roulerons-nous sur cette autoroute et nous en profiterons pour de nouveau faire un détour. Encore une idée à mettre dans le grand recueil des « un jour peut-être ».
J’allume le moteur, la musique envahit l’habitacle, la vie et le temps reprennent leur cours et moi ma route. Il est temps de quitter le musée poussiéreux de cet épisode normand, regarder devant et se dire que c’est bon, parfois, de s’autoriser des détours.
22:40 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : détour, nouvelle, écriture, lecture, village























Ecrire un commentaire