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16.11.2007
Carreer opportunities

Career Opportunities Are The Ones That Never Knock
Every Job They Offer You Is To Keep You Out The Dock
Career Opportunity, The Ones That Never Knock
The Clash
Dans le hall d’exposition, chacun s’active aux derniers préparatifs. On déplie les kakémonos, dispose les brochures corporates sur les présentoirs, règle les spots et resserre les cravates. Des bécasses mal à l’aise perchées sur leurs talons hauts, issues d’une école d’hôtesse attenante, tentent de se rendre utiles. Leur directrice, d’une voix de fausset désagréable, les dirige d’un ton sec et cassant « Sandra, tu vois bien que le monsieur est chargé. Il a besoin d’aide pour porter ses cartons ! » La jeune Sandra me regarde, hébétée, la bouche ouverte. Elle a trop forcée sur le maquillage. Ainsi grimée, elle ressemble à un personnage de BD, plutôt Betty Boop que poison Ivy. Elle pose un genou cagneux à terre puis tente de se relever malgré la lourdeur du carton et une jupe trop étroite. Je la précède et le long du chemin qui mène au stand, j’entends derrière moi retentir le claquement de ses escarpins lancés dans une démarche mal assurée. Mes futurs voisins de cloison me dévisagent, méfiants. A peine arrivés, une voix métallique et grésillant échappée d’antiques haut-parleurs invite les exposants à un petit-déjeuner.
Les quelques minutes d’installation de mon stand ont suffi pour remplir la salle de réception. On se bouscule pour prendre une tasse de café et j’en profite pour aller fumer une cigarette à l’extérieur. Ce matin, le froid est mordant. Soudain, un crissement de pneu retentit derrière moi. Je me retourne et découvre une grosse limousine de marque Peugeot aux vitres arrières fumées. Le chauffeur sort pour ouvrir la porte de ses passagers. Sans prendre la peine d’enfiler un manteau, une jeune femme bien apprêtée, que je devine être une des organisatrice de la manifestation, court à la rencontre de ses hôtes de marque. Quand le groupe passe à mes côtés, je surprends leur conversation : « Ah, ils sont debout ?
- Oui, ils se restaurent autour d’un petit déjeuner que nous avons organisé. C’est l’occasion rêvée pour intervenir.
- Très bien. Je dispose de combien de temps ?
- A peine 15 minutes.
- Cela devrait suffire. Allons-y ».
D’une démarche assurée, il prend la tête de la délégation, se présente devant la porte vitrée à déclenchement automatique mais celle-ci refuse de s’actionner. Le système est programmé pour ne capter que les mouvements provenant de l’intérieur de la salle. Les huiles s’impatiente, le temps tourne. Malgré leurs grands gestes, personne ne semble disposer à leur ouvrir, chacun étant occupé à tenter de s’approcher du buffet pour s’empiffrer de croissants ou pains au chocolat. Quelques secondes suffisent pour que le ton chaleureux dérive vers un langage de charretier : « qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Y’en pas un qui est foutu de nous ouvrir ! » Heureusement, un des convives lâche à regret son croissant et se dirige d’un pas tranquille vers la porte. Pour seul remerciement, on le gratifie d’un « c’est pas trop tôt ! ». Je décide de rester encore quelques instants dehors pour finir ma cigarette.
« La situation de l’emploi dans notre département est meilleure que celle de la moyenne nationale. Sans vouloir vous abreuver de chiffres, sachez que … J’ai proposé un certain nombre d’initiatives pour en accentuer encore la baisse… »
Encombrés de leur tasse à café et les doigts gras, les spectateurs écoutent poliment ce discours faussement improvisé et non annoncé dans les programmes de la manifestation. Les thèmes abordés sont consensuels et les propos de bon sens, la conclusion impeccable déclenche comme convenu des applaudissements mesurés. Ouf, cela s’est passé sans problème. La jeune femme reprend le micro des mains de l’orateur et lui propose de prendre un café en se mêlant à l’assemblée des chefs d’entreprise présents. J’en profite pour m’éclipser et parfaire les préparatifs. Il ne reste que quelques minutes avant l’ouverture des portes au public.
Les demandeurs d’emploi prennent possession des lieux. Timidement, le plan du salon dans une main, une pochette ou un cartable contenant leur précieux CV dans l’autre, ils rodent autour des stands. Un défi que de se vendre ainsi. Certains franchissent gaillardement le pas mais leurs accroches sont souvent maladroites. « Bonjour, vous recherchez du monde ? »
Que répondre ? Pourquoi participer à un forum emploi sinon pour cela ? « Bonjour, je ne recherche pas de poste mais comme je passais par là, je me suis dit qu’il pourrait peut-être y avoir des opportunités » ou « à priori, votre secteur d’activité ne m’intéresse pas mais faut voir ». Certains sont venus en couple, d’autres avec un chien ou un landau dont l’enfant braillard attire toute l’attention. Il y a cette chinoise a l’accent si marqué que je ne comprends la plupart de ses phrases. Elle semble mettre en avant la parfaite connaissance de notre langue et je ne veux pas la contredire en la faisant répéter. La conversation vire alors surréaliste. Il y a beaucoup d’accidentés de la vie dont certains au sens propre : la démarche claudicante. Des surqualifiés, des sous-qualifiés, des inadaptés
Une table sépare les professionnels de ceux qui veulent le devenir. Une table, c’est peu de choses et les professionnels oublient vite qu’un jour, ils ont été de l’autre côté de la table et qu’ils le seront sans doute de nouveau.
Il y a beaucoup d’étrangers venant d’Afrique du Nord plus particulièrement. Plusieurs d’entre eux me confient que la tonalité orientale de leur nom leur paraît un handicap parfois aussi excluant qu’un handicap physique. Une jeune maghrébine s’assoit devant moi, son regard m’envoute, il est mystérieux, menaçant. Un regard de braise souligné par un noir charbonneux qui ne laisse que des cendres et qui donne envie de s’échapper, de si soustraire. Elle me détaille son expérience au pays et parfois me sourit en tentant de cacher ses dents grises et gâtées.
L’influence au stand ne cesse de croître. Une file d’attente s’est formée, chacun attend son tour patiemment. Un jeune à peine sortit d’une BTS négociation et je ne sais pas quoi (il m’explique qu’on ne dit plus force de vente) tente de se vendre sans trop savoir ce que j’ai à proposer. Ses mains brassent l’air comme un vendeur démonstrateur de foire et il semble perdu dans un costume trop grand pour lui qu’il a sans doute emprunté pour l’occasion à son père. Sa chemise aux motifs chamarrés a le col qui baille. Une fine cravate de cuir noire lui donne un air grandguignolesque. Ses arguments : c’est le meilleur vendeur de maison individuelle de la région. Après plusieurs mois de stage, il connaît toutes les ficelles du métier. Je tente de lui expliquer qu’un bon vendeur doit débuter par la recherche du besoin auquel il pourra tenter de répondre en exposant les caractéristiques et les avantages de son produit. Mais il ne m’écoute pas. Il s’entête : « j’ai vendu jusqu’à deux maisons par jour ! » Je me cale au fond de ma chaise et le laisse dérouler son argumentaire sans poser de question, pressé d’en finir sans vouloir le froisser. Mon apprenti commercial se lève et sans plus attendre, une nouvelle recrue prend place en me tendant son CV sous le nez.
Elle s’appelle Yvette, a 55 ans (c’est marqué en dessous de son nom, « vous voyez, je ne cache pas mon âge, on ne peut pas se tromper »). Elle est pleine d’entrain : « mon parcours est simple. J’ai été caissière à la boulangerie d’une commune un peu plus haut, à 10 kms au Nord, pendant 20 ans. Je connaissais tout le monde dans le bourg. Mais un beau jour, le patron est décédé et le commerce a fermé. Je me suis retrouvée sur le carreau. Je ne savais rien faire d’autre que d’encaisser des baguettes et des pains polka. Aujourd’hui, je recherche activement un emploi. Je suis disponible et motivée ». Je n’ai, hélas, aucun poste à lui proposer, la plupart nécessitant une technicité qu’elle n’a pas. Sa bonne humeur s‘en est allée à présent, son maintien s’est relâché. Le ton devient suppliant. Je ne veux pas compatir à ses côtés, je ne suis pas là pour cela même si ma sympathie est profonde et sincère.
La fragilité des destins, les grains de sable sont nombreux à venir enrayer des situations confortables. Rien n’est acquis et chacune de ces rencontres l’illustre. Bien sûr, je devine ceux qui rebondiront, qui retrouveront rapidement un poste, sortiront la tête hors de l’eau. Non qu’ils soient intrinsèquement « meilleurs » dans l’absolu ou plus motivés mais leur connaissance du marché de l’emploi saura faire la différence. Ce marché est un ensemble de rituels, de la présentation du CV à la manière de serrer une main, de l’argumentation à la façon de poser des questions pour montrer que l’on s’intéresse à l’entreprise. Sur chacune de ces normes balisées, j’aimerai penser que seule la recherche de compétences et de motivation importe. L’attitude au final importe d’avantage que la situation, toute catastrophique soit elle. Savoir qu’une femme à quatre enfants à charge ne l’avantagera pas pour accéder à un poste. Des fins de droits, des situations familiales difficiles, les recruteurs ne sont pas ici pour faire du sentimentalisme, juste faire du business.
Et moi ? Dans 15 ans, de quelle côté de la table je m’assiérai ? Serais-je accroché à mon poste en serrant les fesses pour espérer finir ma vie professionnelle sans être trop emmerdé. Serais-je brillant et flamboyant, mille projets dans la tête et plusieurs employeurs qui se disputeront ma disponibilité limitée ? Serais-je un vieux sage au dessus de la mêlée, un franc tireur en free lance, un chômeur ?
Il y a ceux qui ont franchi la barrière, sont descendus bas. Ils traînent derrière eux leurs caddies ou leurs sacs contenant l’ensemble de leurs affaires. Ceux-là n’ont plus de domicile et l’on devine qu’ils sont en voie de clochardisation, ils n’ont ici aucune chance d’accéder à un poste mais veulent se persuader du contraire. Ils passent et repassent, détectant à la dérobée les regards hostiles. Enfin, il y a les autres. Ceux qui ne sont pas venus, qui savent que de toute façon cela ne sert à rien, ceux qui sont déjà bourrés à cette heure et qui se disent qu’avec une bière de plus dans le nez, cela ira peut-être un peu mieux. Ceux qui à force de se rebeller contre le système donneraient aujourd’hui tout (mais ils n’ont rien) pour le réintégrer. Mais ceux-là on s’en fout.
Comme l’a déclaré l’homme politique « la situation du chômage dans notre département est meilleure que celle de la moyenne nationale ». Alors …
22:36 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : chomage, recrutement, embauche, nouvelle, ecriture





















Commentaires
j'aime bien ces tronches de salon !
A+ pour les tronches de 5h du mat....
Ecrit par : dom | 27.11.2007
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