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28.11.2007
Souvenirs musicaux - the Smith ou la quête du Graal
Quelques souvenirs musicaux d'une époque lointaine où Internet n'existait pas ...

Les années ont passé et poser un disque vinyle sur mon électrophone n’est plus le seul moyen pour écouter de la musique. J’ai eu en cadeau un lecteur radio-cassette et c’est une véritable révolution car je peux lire des cassettes enregistrées.
Je deviens traqueur de musique. Lorsque je suis invité chez des copains, chez des amis mes parents, j’ai toujours une ou deux cassettes vierges sur moi. Je demande l’autorisation de farfouiller dans la discothèque pour copier le temps de la soirée quelques disques inédits pour moi.
Avant cette belle invention, on devait échanger des disques et ainsi se séparer pendant un moment de notre support avec l’inquiétude que son nouveau locataire abîme la pochette ou raye le vinyle. Je peux désormais piller toutes les bonnes discothèques à ma disposition et ramener précieusement ces petits boîtiers de plastique dans ma chambre.
A l’époque Internet n’existe pas et il faut ouvrir grandes ses oreilles pour découvrir de nouveaux groupes. Il apparaît vite que les goûts musicaux de mes camarades de cours sont insipides et une fois l’inventaire de leurs disques réalisé, je reste sur ma faim. Parfois, ils ont un frère aîné voyageur et éclairé. C’est ainsi que je découvrais peu de temps après sa sortie un LP du groupe REM encore inconnus en France et en Europe et fraîchement importé des Etats-Unis où le groupe commençait à être programmé sur les radios des campus de la côte Ouest.
Très vite, le nombre de ces cassettes est devenu important. Chaque morceau y est soigneusement manuscrit sur la pochette. J’optais pour le format 90 minutes, les albums à l‘époque avaient une durée relativement courte, proche des 45 minutes. Ainsi, une cassette pouvait contenir deux albums. Avec le recul, le principal attrait de cette quête du morceau parfait n’était pas d’avoir mais de chercher. Des milliers d’heures d’écoute qui forgent des goûts et un sens critique aiguisés. Une recherche continuelle de ce que j’aime et qui passe par mille détours avec un fil conducteur : le rock.
Et puis, au début des années 80 est apparu une nouvelle révolution technologique. A l’époque du Rubik’s Cub, de l’émission Gym Tonic le dimanche matin à la télévision, sont sortis les premiers Walkman. On pourrait désormais écouter les cassettes dans la rue, dans le train, en faisant ses courses, partout. La musique devenait nomade.

Les veinards qui avaient reçus en cadeau les premiers exemplaires comparaient les fonctionnalités de leur matériel sur les bancs de la cantine où ils étaient rigoureusement interdits. Le jour arriva où je disposais à mon tour d’une de ces petites machines. Le plus dur était de choisir les plus appropriées pour m’accompagner lors de mes déplacements. Je reste des longs moments à m’interroger sur ce qui conviendra en observant la tranche des boîtiers plastiques à l’écriture mauve. Il faut sélectionner la quintessence pour les longs trajets, faire attention à ne pas se lasser. Le choix le plus cruel correspondait aux départs en vacances. Tout particulièrement avant de partir en Angleterre, je passe en revue chacune des cassettes, soupèse leur intérêt. Je ne peux pas toutes les prendre, c’est cruel. Je sais que mon choix sera analysé par le groupe de camarades que je rejoindrais à Londres, ce sera un sujet, le sujet de discussion des prochaines semaines. Il ne faut pas se tromper.
Je choisis Charlélie Couture, une compilation du groupe America, les Psychedelic Furs, du blues, les Fleshtones et pour sacrifier à la mode du moment je prends une cassette des Smiths.
J’avais découvert le groupe de Morrissey en lisant le New Musical Express. Je suivais à distance chaque nouvelle sortie d’un single du groupe qui constituait un véritable événement en Angleterre. On supputait sur le sens caché des paroles, suivait la progression dans les charts, guettait les déclarations du leader, les concerts du groupe.
Les Smith collaient à l’époque, apprêtée et romantique, loin de l’esprit originel du rock, de sa sauvagerie. La nouvelle vague a submergé les rebelles. On affiche des tenues aux couleurs improbables et on se passe la main dans les cheveux, en prenant un air inspiré. Les gothiques arborent les looks les plus extrêmes et ne jurent que par Cure, Lords of the new church, Sisters of Mercy bien sûr, Joy Division. Il y a également les adeptes du rock héroïque, de U2 à Simple Minds, qui se trémoussent sur Sunday, bloody Sunday. Finalement, dans tous ce fracas tendance et nauséeux, noir et synthétique, les Smiths marquent leur époque sans en prendre trop les tics. Il s’agit de pop éclairée comme le Royaume Uni a toujours su faire.
C’est à cette époque, en 1981, que lors de mon premier séjour à Londres, j’achète au Tower Power d’Oxford Street, une compilation « modern heroes » contenant des morceaux de Duran Duran, the Cure, Flock of seagulls, Culture Club, Yazoo, Adam Ant, Human League, Tears for fears, Depeche Mode. Il s’agit principalement des tous premiers morceaux de ces groupes que diffuseront sans relâche et durant la prochaine décennie les radios libres apparues en France à cette époque. On sort de l’époque punk et il faut se démarquer de ses aînés en ajoutant des synthétiseurs, en modérant le propos. On oublie les textes à messages, le négativisme pour un romantisme béat, des paroles sur les tourments de l’amour, les histoires sombres à la Edgar Allan Poe. Il me semble que le terme « new wave » n’est pas encore apparu. Je n’adhère pas à cette musique trop affectée, regrette l’énergie du rock, un terme un peu passéiste, révolu.
Je ferais pourtant des écarts à mon orthodoxie rock, des concessions faites à l’époque. J’écoute le groupe the Opposition dont je ne rate aucune prestation proche : je les vois plusieurs fois à Londres, à Brest salle Cerdan, à la fête de l’humanité à Penfeld, à Rennes (le 19/11/85). Je suis également Echo and the Bunnymen, the Chameleons dont l’album « script of the bridge » passe et repasse en boucle et l’ occasion de concerts mémorables avec Hubert. C’est sombre, angoissant, nihiliste.
Et puis les Smith. Je me revoie traîner dans les rues de Londres, le casque du walkman collé sur la tête, bande son idéale pour les virées nocturnes dans le cœur de Londres. Ecoutais-je ce morceau « girlfriend in a coma » lorsque, attendant mon bus à la nuit tombée près de la station de métro de Turnpike Lane pour rejoindre la banlieue de Enfield, un inconnu me frappa en plein visage, si fort que je me retrouvais à terre, inconscient ?
Un geste gratuit. Sur la pelouse humide derrière l’arrêt de bus, à la lueur d’un belvédère, seul, je reprenais mes esprits. La voix du chanteur des Smith qui s’échappait des écouteurs de mon casque à quelques centimètre de moi, pour seule compagnie.
Je retrouvais en 2006 la confiance aveugle en un groupe à travers l’histoire de Raymond Marks, petit frère anglais de l’Attrape Cœur, adolescent qui raconte l’histoire de sa vie sous forme de courriers adressés à son idole, Morrissey
C’est peu de temps après cette lecture que je décidais de jeter toutes mes cassettes, témoignage de cette époque révolue, milliers d’heures d’écoute attentive perdues à tout jamais. Une à une, je fourguais chacune de ces cassettes dans un sac plastique que je jetais au fond d’une benne de la déchetterie entre un vieux réchaud rouillé et un porte-manteau en moumoute orange
Ainsi se terminait cette quête de l’inutile.
Quelques semaines plus tard, je récidivais en bradant 20 ans de numéros du magasine Rock’&Folk.
Lorsque les supports musicaux auront disparus au profit du tout numérique, je me débarrasserais de mes CD. Ma femme a longtemps cru que le soin méticuleux avec lequel je copiais mes cassettes, gravais mes CD ou archivais mes magasines témoignait de l’importance que j’accordais à ces supports, qu’ils constituaient un trésor dont la possession me comblait de bonheur. Elle se trompait.
Ce qu’il y a de plus précieux est la joie procurée à chaque écoute d’un nouvel album. S’il paraît qu’il n’est de bonheur que dans la passion, le mien se situe alors dans la fébrilité à déchirer la pellicule plastique d’un disque, d’en sentir l’odeur d’imprimerie encore fraîche et d’enfourner la galette métallique dans la gueule du lecteur de CD. Clemenceau affirmait que le meilleur moment dans l’amour est celui où l’on monte les escaliers. En ce sens, l’attente d’un nouveau disque, la lecture de sa critique argumentée, l’espoir qu’elle fait naître sont autant de plaisirs aussi jouissif que l’écoute en elle-même.
J’ai attendu la reformation des Stooges pendant une moitié de vie, m’exciter à l’idée de les retrouver sur scène amputés de leur chanteur puis enfin les voir au grand complet. Puis j’appris qu’ils étaient entrés en studio, découvert le nom de leur producteur sur Internet, réviser ma discographie ayant ce producteur aux manettes, craint qu’il foire l’album au même titre qu’il foira celui des Fleshtones. Puis, attendre le compte à rebours jusqu’au jour de la sortie de l’album. Les premiers extraits sur Myspace, le live à Tokyo avec son inédit « my idea of fun ». Et le grand jour enfin !
La ruée vers la Fnac du centre de Rennes, le doute qu’il soit mis en rayon, le réconfort de le voir là, noir, fier, à m’attendre sur sa tête de gondole. Quel que soit le contenu de cet album, l’essentiel n’était peut-être pas dans l’écoute mais dans cette délicieuse attente.
22:28 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rock, souvenirs, the smith, quête, graal, musique, cassettes























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