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31.01.2008

La joueuse de go – Shan Sa

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Pendant les années 30, la Mandchourie est envahie par l’armée japonaise et les deux peuples se livrent une guerre sans merci. C’est dans ce contexte que ce livre nous décrit les parcours croisés d’une jeune lycéenne de 16 ans, adepte du jeu de go et d’un officier japonais en charge d’infiltrer les réseaux terroristes.
La première découvre l’amour. Mais ses badinages prennent un tour grave lorsqu’elle apprend que ses compagnons sont des terroristes, emprisonnés puis torturés. Elle prend alors conscience de l’environnement politique de son pays et quitte les rives insouciantes de l’enfance pour s’engager avec audace et courage.
Le deuxième est un jeune homme droit, rigoureux voire rigide, plein de son devoir et de l’amour de sa patrie, adepte des charmes tarifés des prostitués et prêt à mourir pour lutter contre l’ennemi. Mais cet ennemi prend chaque après-midi les traits d’une belle jeune femme mandchoue avec qui il dispute une partie de go sur la place des Mille-vents.

Cette partie oppose deux adversaires totalement différents et le déplacement des pions de bois blancs et noirs sera l’occasion pour chacun de sonder au plus profond de l’autre, de percevoir son âme. Alors que tout explose autour d’eux, que leurs peuples se déchirent, ils maintiennent le rituel et le rythme de leur partie de go.

L’écriture est simple, presque naïve, épurée, claire. Les chapitres et les phrases sont courts. Ils vont à l’essentiel et l’on entre dans l’exotisme de ces deux longs monologues croisés en s’imprégnant de la réalité historique de l’époque et des traditions mandchous. Le principe du monologue éclipse les dialogues et l’on devine les non-dits, les interrogations, les silences autour du jeu. L’importance est donnée aux regards, aux rêves, aux petits signes pouvant paraître insignifiants, à la durée entre chaque coup, à l’apparence vestimentaire, aux odeurs.

Au-delà du contexte, ce livre qui a remporté le prix Goncourt des lycéens en 2001 est un récit envoutant et authentique sur l’émancipation de la jeunesse, des femmes et d’un pays.

Extrait :
Ce matin, la première neige est tombée sur Tokyo. A genoux, les mains à plat sur le tatami, je me prosterne devant l’autel des ancêtres. Lorsque je me relève, mon regard rencontre le portrait de vénérable Père. L’homme me sourit. La pièce est emplie de sa présence. Puissé-je emporter une partie de lui jusqu’en Chine !
Au salon, ma famille m’attend. Assis sur leurs talons, tous observent un silence cérémonial. Je salue d’abord Mère, comme au temps où j’étais gamin et la quittais pour l’école. Je me mets à genoux et lui dis : Okasama, je m'en vais. Elle me rend un salut profond.
Je tire la porte coulissante et m'engage dans le jardin. Sans un mot, Mère, Petit Frère et Petite Sœur me suivent.
Je me retourne et m'incline jusqu'à terre. Mère pleure. La sombre étoffe du kimono bruit lorsqu'elle se courbe à son tour. Je me mets à courir. Elle perd son calme et s'élance après moi dans la neige.
Je m'arrête. Elle aussi. Craignant que je ne me jette dans ses bras, elle recule d'un pas.
- La Mandchourie est un pays frère, crie-t-elle. Malheureusement les terroristes cherchent à corrompre l'amitié de nos deux empereurs. Ton devoir est de veiller sur une paix difficile. Entre la mort et la lâcheté, choisis sans hésiter la mort !
L'embarquement se fait dans le tumulte des fanfares. Les familles des soldats se bousculent sur le quai pour nous lancer des rubans, des fleurs, des bravos qui ont le goût salé des larmes.
La rive s'éloigne, avec elle le grondement du port. L'horizon s'élargit, l'immensité nous submerge.
Nous débarquons en Corée à Pusan. Tassés dans un train, nous roulons vers le nord. Le troisième jour, au crépuscule, le convoi s'arrête. Nous sautons joyeusement à terre pour nous dégourdir les jambes et pisser. Je me soulage en sifflotant. Au-dessus de ma tête, dans le ciel, des oiseaux tournent. Soudain, j'entends un cri étouffé. Des hommes s'enfuient dans un bois. A une dizaine de pas, Tadayuki, frais émoulu de l'école militaire, est étendu à terre. Le sang jaillit de sa gorge en un flot continu. Ses yeux demeurent ouverts. Dans le train, je ne cesse de revoir son jeune visage déformé par un rictus d'étonnement.
Mourir, est-ce aussi léger que s'étonner ?
Le train arrive à une gare mandchoue au milieu de la nuit. La terre, couverte de givre, scintille sous les réverbères. Dans le lointain, des chiens hurlent.

Commentaires

Un excellent roman - avez-vous lu Porte de la Paix Céleste et Les quatre vies du saule, de la même romancière ?

Ecrit par : Blandine | 03.02.2008

C'est le premier roman que je lis de cet écrivain et je suis tombé sous le charme de son écriture. Merci pour ces deux précieux conseils de lecture.

Ecrit par : castor | 04.02.2008

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