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08.02.2008

Instructif

Actuellement, je lis le livre de Jonathan Tropper "Tout peut arriver". L'auteur utilise fréquemment la formule "Voilà ce qui se passe. Vous ....". J'ai emprunté sa formule pour ces quelques lignes.

Voilà ce qui se passe. Vous avez pris rendez-vous avec l‘enseignante de votre fille, celle qui est en CM2. Il a fallu batailler pour trouver une heure acceptable qui corresponde à la fois aux horaires de l’institutrice (entre 12h15 et 12h40 ou entre 16h30 et 17h00) et les vôtres (avant 7h45 ou après 20h00). Finalement, après deux propositions de rendez-vous refusées sur le carnet de correspondance, vous avez cédé. Pourtant, vous vous étiez appliqués à bien écrire, vous vous étiez relu avec attention, histoire de ne pas faire porter d’éventuelles difficultés de conjugaison sur votre ascendance. Mais après ces deux refus d’affilée, vous avez bien senti que vous n’auriez pas le dernier mot. En face de vous, un dinosaure incapable de se remettre en question et fort de ses prérogatives de service public aller imposer son emploi du temps sur le votre. Si vous vouliez que cela puisse se faire un jour, il allait falloir donner de votre personne. Céder avec le sourire, les dents serrées par l’énervement peut-être, mais céder.

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Vous arrivez quelques minutes en avance. Sur le trottoir, devant la grille de l’école, vous savourez votre liberté. Pendant plus de vingt ans, vous avez été de l’autre côté et vous réalisez soudain que vous avez passé autant de temps, dans votre vie, d’un côté de la barrière que de l’autre. Il y a un beau soleil d’hiver frais et vivifiant. Vous inspirez, heureux d’être là. L’heure tourne et maintenant votre femme est en retard. Vous essayez de l’appeler sur son téléphone portable mais vous tombez systématiquement sur sa boîte vocale. Vous vous décidez à entrer finalement. La porte grince sur ses gonds et vous posez le premier pas dans la cour, en étranger. Agglutinés par petits groupes, les enfants semblent parfaitement indifférents à votre présence. Vous savez que le surveillant vous a repéré, lui. Vous ne l’avez pas encore identifié mais vous savez que son regard est posé sur vous, il vous observe tel un sniper prêt à tirer. Rien ne lui échappe. Il est le maître des lieux , celui qui organise, départage, tranche, juge, sépare. C’est le loup qui protège vos agneaux.

Vous montez vers la classe par l’escalier de béton en posant la main sur la rampe poisseuse à la peinture écaillée. A chaque marche, vous percevez avec plus d’acuité les odeurs de chien chaud caractéristique de la promiscuité juvénile. Cela vous rappelle votre jeunesse. Chaque soir, lorsque votre fille rentre de l’école, elle pose son anorak rose sur le porte-manteau. Il est alors chargé de cette odeur de classe surpeuplée, de froid humide et de vêtements qui sèchent entre deux récréations.

Un peu essoufflé, vous longez le couloir et recherchez un indice qui pourrait vous permettre d’identifier la classe de votre fille parmi toutes ces portes. D’une main hésitante, vous frappez sur le petit carreau cathédrale, le seul derrière lequel il y a de la lumière. Une voix faussement surprise vous invite à rentrer. Cette fois, c’est la cire qui vous prend à la gorge. Ses effluves puissantes vous transporte dans les grands musées nationaux un peu délabrés ou les églises de votre jeunesse. Les lames du parquet sont patinées par des générations d’écoliers. Les tables s’alignent dans une parfaite géométrie mise à mal par des casiers d’où débordent des feuilles, des livres écornées et des trousses colorées.

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Le manque d’intimité sexuelle avec la professeur de votre fille vous empêche de l’appeler maîtresse même si une crise de régression infantile vous tenterait bien. Au final, vous optez pour un sobre « bonjour, Madame, je suis le papa de la petite… ». Vous n’avez pas encore totalement retrouvé votre souffle après la montée sportive des trois étages. Pour vous signifier d’emblée son importance, elle ne cède pas facilement à ces présentations d’usage et d’un geste impatient vous fait comprendre qu’elle termine la correction d’un devoir. Vous restez là, mal à l’aise devant cette marque d’autorité déplacée en refoulant une subite pulsion de lui sauter en cou en lui expliquant que vous venez de rouler 45 minutes pour ce fichu rendez-vous, que vous allez vraisemblablement jeûné puis prendre le chemin du retour. Après une légère analyse, vous concluez que c’est une haine bien plus profonde qui remonte à la surface.

Vingt ans de haine professorale à peine refoulée, des brimades, de têtes baissées sous une autorité jamais acceptée. Pour passer le temps, vous tentez d’imaginer la vie ici, lorsque la classe est peuplée des petits êtres que vous avez croisé un instant plus tôt dans la cour. Les chuchotements, les fous rires refoulés, les petits pets des chahuteurs de fond de classe qui font rire les cancres et froncer les sourcils des jeunes filles bien élevées. Toute une vie sociale à laquelle s’adonne votre fille et qui vous échappe totalement. C’est marrant, vous passez la première partie de votre vie à haïr les profs et votre première grande décision parentale est de confier votre enfant, ce qui vous est le plus cher, à ceux que vous tant détesté.

Enfin la correctrice rebouche son stylo et d’un geste suffisant vous invite à vous asseoir en face d’elle. Le timbre de sa voix trahit sa volonté d’imposer une autorité que vous réfutez. Vous lui précisez d’une voix neutre l’objet de votre entretien et vous réalisez la banalité affligeante de vos propos. Vous souhaitez vous enquérir des performances scolaires de votre progéniture, directement à la source, sans l’intermédiaire de ces bulletins scolaires griffonnés à la hâte avec un vocabulaire restreint et des formules toute faites et interchangeables selon les matières et les profs, « peut mieux faire », « devrait participer d’avantage en classe », … Il ne vous faut que quelques secondes pour réaliser qu’elle n’a pas préparé votre entrevue. L’analyse qu’elle vous fait de votre enfant est tellement généraliste qu’elle en devient caricaturale. Vous imaginez que ce discours pourrait être servis en l’état à n’importe quel parent « ils ont du mal à se concentrer », « dès qu’ils sortent du cadre, ils ne capitalisent pas sur leurs acquis ». Je l’écoute poliment. Elle enchaîne ensuite sur la lenteur supposée de votre enfant.

Une nouvelle fois, vous luttez pour ne pas l’étreindre, lui sauter au cou en la forçant à comprendre la vie, la vraie vie, celle du dehors, de l’extérieur, de l’autre côté de la grille. Un pays où la rapidité et la rigueur signifient respecter les horaires fixés pour les rendez-vous, le professionnalisme implique de les préparer à l’avance, la performance de faire passer des messages, de poser des questions, sourire, reformuler. Si sa pédagogie est à l’image de son comportement, vous mesurez à peine la portée des dégâts pédagogiques causées à des générations. L’arrivée de votre femme interrompt provisoirement le monologue laborieux de votre interlocutrice. Vous résumez rapidement les propos échangés puis je l’invite à reprendre le fil de ses banalités éculées. Déjà, vous ne l’écoutez plus. Vous regardez sa bouche s’ouvrir et se refermer et pensez à votre fille qui, comme vous, doit s’ennuyer en écoutant cette femme. Vous savez que vous n’en avez que pour quelques minutes mais que elle, elle doit supporter cela pendant des journées entières.
Vous vous rêvez en héros tentant de la sortir de cet enfer tel Rambo sauvant des otages en forêt birmane. Finalement, vous décidez que le prochain week-end, vous n’exigerez plus d’elle de vous réciter les cours d’histoire géo par cœur.
En fin d’entretien, vous ne manquez pas de remercier chaleureusement l’enseignante et du fond du cœur, sincèrement, lui avouez que cela fut très instructif.

Commentaires

On voit que c'est du vécu... tous les enseignants de primaire ne sont pas ainsi (ouf !), mais j'ai souvent été frappée par le fait que certains soient aussitôt sur la défensive quand ils reçoivent les parents...

Au fait, concernant le choix du vouvoiement dans le roman de J. Tropper, qu'en pensez-vous ? Le tutoiement aurait-il été plus approprié ? (sachant que l'auteur a employé "you" dans sa langue...)

Ecrit par : Blandine | 21.02.2008

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