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24.03.2008
La bamboula
Je ne peux plus rien y faire
Your girl is shining in the night
Burning burning burning bright
Je ne sais plus comment faire
Quand on me parle de magnolias
Quand j'entends ces musiques nouvelles
Qui résonnent comme des bruits de combats
Magnolias for ever
Paroles: Etienne Roda-Gil.
Musique: Claude François, Jean-Pierre Bourtayre
Comme à chaque fois que de jeunes mariés l'avaient sollicité, il s'était senti jaloux de ce bonheur naissant, de leur jeunesse naïve, de leur enthousiasme juvénile. Ils lui avaient décrit le déroulement de la cérémonie. Ils voulaient un mariage différent, original. Il sourit en pensant à la banalité de ces propos. Le fiancé avait pris la parole: "nous sommes issus de familles peu nombreuses. Les invités seront jeunes, des copains pour l'essentiel. Aussi, n'hésitez pas à passer des musiques actuelles". Elle avait ajouté: "c'est notre mariage après tout. Et les vieux grincheux n'auront pas raison de notre fête". Il avait voulu les rassurer avec ses arguments habituels: " vous savez, cela fait maintenant huit ans que j'anime ce type de soirée. J'en ai fait mon métier. Je sais faire le grand écart pour plaire à tout le monde, que chacun se rappelle de cette soirée comme d'un bon moment, de joie, de bonne humeur. Je vous conseillerai malgré tout de privilégier certains morceaux plus classiques pour les plus anciens qui de toute façon iront se coucher de bonne heure. Souhaitez-vous ouvrir le bal avec une valse?"
D'un air entendu, ils avaient souri et Anne-Sophie, la jeune femme lui avait répondu: "non, comme nous vous l'avons précisé, nous ne souhaitons pas un mariage traditionnel. Et donc, peu importe si cela ne ressemble pas à un véritable bal avec valse, slow et chenille de fin de soirée. La plupart de nos amis ont moins de 30 ans. On peut donc commencer par quelque chose plus en phase avec notre génération." Le fiancé avait froncé les sourcils: "Pas les Strokes ou Libertines, tout de même !" "Pourquoi pas de la house brésilienne, vous avez ça?" avait-elle demandé. Un peu déstabilisé par cette demande atypique, André, l'animateur de la soirée avait tenté de donner le change en acquiesçant: "Oui, je devrais pouvoir vous trouver ça". Son affirmation restait évasive et son ton mal assuré. Qu'entendait-elle par de la "house brésilienne"? Il pensait au morceau de Carlos " la bamboula", à Annie Cordy avec "Samba bossa nova", "Charlie Brown" par two man sounds ou Ray Ventura et son orchestre. Chacun de ces titres avaient fait ses preuves, c'était du platine, de la valeur sûre. Qu'est-ce qu'ils lui chantaient avec leur "house brésilienne"? Combien de soirées avaient-ils animé pour le conseiller ainsi?
Devant son manque d'assurance, Anne-Sophie avait insisté: "vous mixez?" Elle commençait à lui courir, la future mariée avec ses grands airs. Il avait rétorqué, un peu agacé: "oui, je mixe! J'enchaîne les titres sans temps morts. Mes platines sont toutes récentes. Comme l'on dit des générations de mariés, avec André, vous allez vous déhancher. On reste sur la piste, on lève hauts les mains. Je vous propose de consulter mon livre d'or. Vous verrez les commentaires enthousiastes." Sophie avait enfin souri, pressée d'en finir: "nous vous faisons confiance. Pas de tubes, pas de pouet, pouet, tagadazou. Nous serons face à la mer, une ambiance cosy, limite chill out".
André ne se laissa pas démonter par tous ces anglicismes: "no problem, miss". Le rendez-vous avait été fixé sur les hauteurs d'Honfleur, trois semaines plus tard.
Ce soir là, André s'était habillé sobrement, il s'était conformé aux directives de ses employeurs d'un soir. Son costume rose, celui des grands soirs était parfaitement repassé. Sa chemise noire s'ouvrait sur un torse sans aucune chaîne. Il avait laissé dans sa camionnette ses accessoires habituels: le sombrero qu'il sortait sur "tata yoyo", le drapeau breton, les confettis, le sifflet, la veste à paillette spéciale medley Claude François. Il avait tenté de se rapprocher de l'idée qu'il se faisait d'une soirée "chill out". En fait, cela lui rappeler le plat mexicain Chili con carne et il ne voyait pas du tout à quoi cela pouvait ressembler d'un point de vue musical. Il était bien allé consulté sur Internet et avait lu que cela désignait: "le lien entre la techno et la vague psychédélique des années 1970". Il pourrait toujours passer un vieux Pink Floyd, un obscure morceau de Dark side of the moon par exemple. Il enchainerait avec Giorgio Moroder "from here to eternity". Puis lorsque l'ambiance serait chaude, il pourrait dériver vers des morceaux plus disco.
Il installa son matériel sur une large terrasse en bois exotique qui dominait la baie. L'endroit était idyllique, perdu dans une végétation savamment domestiquée. Il se dit que ce décor le changeait des réceptions dans les halls d'hôtels de chaîne, les salles des fêtes ou de patronage. La bâtisse qui l'accueillait n'était pas destinée à ce type de cérémonies. Il s'agissait d'une maison de maître, sage et majestueuse. Les mariées avaient insisté pour pouvoir organiser la soirée sur cette terrasse. Il avait fallu raisonner la propriétaire, soucieuse de conserver l'esprit de sa demeure et une bonne entente avec son voisinage âgé. Ils avaient voulu la rassurer en lui expliquant à demi-mots qu'il ne s'agissait en aucun cas d'une soirée de soiffards, que le niveau sonore de la musique serait tout à fait raisonnable, que l'ambiance serait d'avantage feutrée que festive. Ils avaient passé l'âge des excès, ils ne l'avaient même jamais connu. Leurs amis étaient très respectables et contribueraient à la renommée du lieu. Ils pourraient également y revenir le temps d'un week-end, si comme eux ils tombaient sous le charme de l’endroit. Tous ces arguments, l'aspect impeccable de la future mariée et le modèle haut de gamme du véhicule garé dans son entrée avaient fini par la convaincre. Pourtant, elle regardait d'un air soupçonneux les préparatifs d'André.
L'apéritif se passa dans une ambiance détendue. La mariée était vêtue sobrement d'un tailleur couleur crème et son mari ne portait pas de cravate. Les invités ressemblaient aux créatures qui s'exhibent sur le papier glacé des journaux de mode. Chacun souriait. Il fallait être heureux et plus encore, montrer qu'on l'était. Le soleil se couchait et ses derniers rayons baignaient le paysage d’une belle couleur ambrée. Un buffet de curiosités culinaires faisait office de repas. André avait obtenu l’autorisation de se servir mais les vivres exposés ne lui inspiraient pas confiance. De minuscules verres remplis de mousses aux couleurs bizarres l’avaient intrigués, de grosses cuillères au court manche d’argent avaient été garnies de cubes roses, de boules vertes. Aucune des couleurs ou des textures des mets présentés ne permettaient d’identifier sa provenance. Les jeunes picoraient autour de petites tables au son d’une musique légère et discrète que Marc-Antoine, un invité témoin de la cérémonie et bon ami du couple vedette, avait insisté pour passer. Anne-Sophie tapait discrètement du pied, en cadence, et le niveau sonore était proche de celui d’une sono de supermarché.
Lorsqu’il voulut allumer une cigarette, le marié invita gentiment et fermement André à s’éloigner de la terrasse pour ne pas importuner les mangeurs. La cigarette au bec, il descendit le sentier qui menait à une minuscule terrasse, un palier plus bas. Devant l’étendue maritime, il se dit que son heure était venue. Il mesurait le poids de sa responsabilité dans cet évènement. Il savait que de lui dépendrait ou non le succès de la soirée la plus importante de la vie du couple. Il devrait assurer, être parfait, sortir le bon morceau au bon moment, être attentif au profil des danseurs et leur servir exactement ce qu’ils souhaitent entendre. Surtout, ne pas les laisser se rasseoir, les faire danser jusqu’au bout de la nuit. Il alluma une nouvelle cigarette. Ce soir, aucun de ses repères habituels ne fonctionnait et une terrible appréhension l’envahissait. Ce n’était pas le trac habituel caractéristique des veilles de soirées de mariage, la concentration des derniers instants pour présélectionner les premiers morceaux. Il se sentait dépassé, vieux, ringard et pressentait qu’il courait à l’échec avec ses vinyles d’un autre âge. Les revival 70’s et 80’s étaient morts et ces trentenaires n’entretenaient aucune nostalgie pour les 90’s. Ils vivaient dans le présent, eux. Son professionnalisme, jamais mis en défaut jusqu’à ce jour, prenait l’eau de toute part. Il ne pourrait satisfaire les jeunes mariés, il ne faisait pas le poids et ne savait pas mixer. Ils le congédieraient une heure ou deux après le début de la soirée et Marc-Antoine ira chercher dans sa Bentley son I-Pod, truffé de pépites néo-soul, deep-house ou dieu sait quoi comme connerie du nouveau siècle.
Il décida que, quoi qu’il arrive, cette soirée serait sa dernière. Il rangerait définitivement son tambourin et tenterait de se recycler comme animateur de grande surface. Oui, c’était une bonne idée. En remontant l’allée vers la terrasse, il huma le parfum des magnolias et la voix de Claude François retentit au fond de son cerveau : « je ne peux plus rien y faire, je ne sais plus comment faire».
17:13 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : claude françois, magnolias, dj, house, deep house, mariage, animateur























Commentaires
Un excellent épisode. Tout ce qui est à la mode finit pas se démoder... Évidemment on souhaite à Anne-Sophie et André bien du bonheur. Longtemps si possible.
Ecrit par : Marc | 25.03.2008
...du bonheur lounge et mixé of course.
Ecrit par : Marc | 25.03.2008
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