31.03.2008
Bonus tracks
Ne nous demandez pas d'être présents car nous ne sommes pas tous là
Oh ne prétends rien car je m'en fous
Je ne crois pas aux illusions car trop de choses sont vraies
Alors arrêtez vos commentaires faciles car nous savons ce que nous ressentons
Oh nous sommes si jolis
Oh si jolis nous sommes disponibles
Oh nous sommes si jolis
Oh si jolis nous sommes disponibles
Ah mais maintenant et on s'en fout
Pretty vacant – Sex Pistols

Comme tous les matins depuis le 14 septembre 1977, Michel est le premier arrivé. Il introduit la clef dans la serrure puis lève d’une poussée énergique la lourde grille métallique. Il déglutit. Une foutue boule au fond de sa gorge s’est développée depuis plusieurs semaines. Elle l’empêche de respirer normalement, le paralyse, comme s’il était constamment sur le point de pleurer. Ridicule, il se persuadait qu’il n’allait pas céder à un sentimentalisme de pacotille. Il ne voulait pas se montrer en spectacle, avouer sa détresse. Il fallait rester digne, rock, jusqu’au bout.
Le responsable du magasin avait convoqué son équipe pour leur annoncer sa décision. C’était un midi, un peu avant d’aller déjeuner. Il avait fermé la porte puis demandé à ce que chacun le suive. Il s’était posté derrière le comptoir puis avait jeté les armes. « Voilà, c’est fini » avait-il annoncé. « Je ne vais pas vous l’apprendre, le chiffre d’affaire est en baisse constante depuis plusieurs mois. Lorsque nous avons ouvert, nous étions 2000 disquaire indépendants en France. Aujourd’hui, c’est à peine si 200 d’entre nous tentent de subsister. Le disque est devenu un objet du passé qui ne survivra vraisemblablement pas au 21ème siècle. Nous avons eu la chance de pouvoir tenir un peu plus longtemps que les autres en usant notre longueur d’avance, celle qui a fait que tous les passionnés de la ville se retrouvaient ici pour commander leurs galettes. Il y a certaines habitudes que l’on ne perd pas et vous aviez noué un si bon contact avec eux qu’ils préféraient venir vous voir plutôt que de taper sur leur clavier pour commander un disque ».
Il se souvenait de ces paroles accueillies dans un silence glacial. Cette déclaration avait été pressentie depuis longtemps, ce n’était pas une véritable nouvelle. Ils savaient tout cela mais se l’entendre dire clairement, ainsi, c’était tout autre chose. Il ôte ses lunettes noires, écrase son mégot et entre pour la dernière fois dans le magasin. Aujourd’hui est le dernier jour, celui annoncé comme étant celui de la fermeture. Les murs seront vendus et bientôt s‘ouvrira ici une agence bancaire ou une boutique de vêtements pour jeunes. Des coupes de chemise et des inscriptions sur les t-shirts qui rappelleront l’univers rock vraisemblablement. Le rock était-il devenu un business et un style qui font vendre avant d’être une musique ? Il refait un à un tous les gestes habituels de ses petits matins : remplir la cafetière d’eau, prendre un filtre, choisir un disque, exposer la pochette, ouvrir la platine CD, appuyer sur la touche « play », celle dont le plastique est usé à force de l’avoir enfoncé. La musique prend forme, s’empare de l’espace. Il avait hésité dans le choix du disque : un clin d’œil mélodramatique du type « la dernière séance » d’Eddy Mitchell, une nouveauté du dernier groupe pop britannique ayant la faveur des médias ou une valeur sure, une vieille ritournelle aux sillons usés ? Il se dit que c’était plutôt de ce côté là qu’il fallait chercher, revenir aux fondamentaux. Il avait hésité entre le London Calling des Clash, une compilation Beach Boys. Finalement, il avait sorti de sa célèbre pochette jaune tagguée de rose fluo de « anarchy in the uk » des Sex Pistols. Il se souvenait qu’il écoutait déjà cet album lorsqu’il avait été embauché 31 ans plus tôt. Toutes ces années, cela donnait le vertige. Il était peut être temps de boucler l’aventure.
- Salut Michel » lui lance en entrant Eric d’une voix monocorde. Son
salut est patiné par les années, sans enthousiasme, sans joie. Il rajouta « cette fois, ça y est, c’est la dernière » d’un ton qui portait le deuil de toutes ces années passées à vendre des disques. Eric s’était spécialisé, au fil du temps, dans la musique jazz et classique alors que Michel, passionné de pop rock, avait relancé un rayon vinyle en plein marasme. Il en faisait une croisade contre l’obscurantisme des directeurs marketing de majors, symbolique selon lui de l’époque. Il avait ses entrées, ses adresses, ses combines et arrivait à dégoter des inédits et des perles parfois non rééditées en CD. Au fil des ans, ses clients étaient devenus des copains, des amis, des vendeurs qui lui lâchaient pour quelques pièces des collectors qui feraient le bonheur d‘autres passionnés. A peine un disque était-il rentré, qu’il avait déjà identifié ses acheteurs potentiels, les collectionneurs, les complétistes, des fous de musique qui hantaient les allées des conventions du disque, les nostalgiques du souffle du diamant et des grandes pochettes cartonnées. Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres, plus de réassortiment, on va laisser tomber la mise en rayon des nouveautés.
- Tu veux un café ?
- Oui, pourquoi pas ?
On sortait des habitudes du traintrain routinier. Alors que pendant des années, ils s‘étaient battu contre les grandes surfaces culturelles qui vendaient de la musique comme on vend des barils de lessive, contre les grandes enseignes nationales qui décidaient des référencements en haut lieu sans tenir compte des particularités régionales. Jusqu’au bout, Michel s’était considéré comme disquaire et non vendeur de rayon. Il faut croire que la passion ne suffit pas, que les règles du business auront le dernier mot. Que faire après ? Michel s’était posé la question : acheter une camionnette, des stocks de vinyles à bon prix et exposer de convention en convention, une vie sur la route ? Ou monter un site Internet ? Cette idée là, il l’avait écarté assez vite même si la perspective financière d’une telle entreprise lui semblait viable. Il lui manquerait le contact, la discussion, le conseil individuel, le bon tuyau , le nom lâché d’un groupe qui ferait le bonheur de son interlocuteur. Non, Internet ne pouvait pas tout, même si les sites de spécialistes fleurissaient, l’horizon de la toile était tellement infinie que l’on s’y perdait souvent. Il ne pouvait se résoudre à l’idée d’abandonner son métier, de ne plus faire partager ses coups de cœur. Alors quoi ? Devenir à son tour un chef de rayon à la Fnac ou Virgin ? Assister à des réunions ennuyeuses de directives merchandising, percevoir une prime sur la rotation du stock, réduire les références ? Il savait que ce choix serait une fuite en avant, que le média disque était condamné, la numérisation du support le rendrait à moyen terme définitivement virtuel et que la finance aurait le dernier mot. Il avait appris le rachat d'Emi, le label mythique des Stones et des Beatles, par le fonds d'investissement Terra Firma, Il n’en voulait pas aux pirates d’échanger gratuitement leur musique et il s’adonnait lui-même au téléchargement illégal. C’était souvent la seule façon de récupérer des morceaux non réédités, oubliés des catalogues des grandes maisons de disques.
Le café était prêt. Pas envie de parler de musique ce matin. Pas envie de parler du tout, d’ailleurs. Johnny Rotten gueule comme un damné sur « pretty vacant », lui aussi serait « pretty vacant » dès demain matin. Cette vacance lui faisait peur, il allait se retrouver face à lui-même et ses doutes, loin du confortable emploi du temps qui était le sien depuis plus de 30 ans. Il se souvenait de toutes ses années de gloire, l’animation d’une émission hebdomadaire sur une radio alternative locale, les articles qu’il publiait dans les fanzines régionaux, aux groupes qu’il arrivait à lancer localement sur la simple foi de son enthousiasme auprès d’une clientèle d’adeptes. Il allait devoir se résoudre à enterrer tout cela, c’était du passé. Il lui faudrait faire attention à ne pas tomber dans l’évocation nostalgique, aller de l’avant sans se retourner, s’adapter au nouveau monde, au nouveaux marchés. A son tour, il consulterait la presse spécialisée comme Rock & Folk en milieu de mois ou les Inrockuctibles chaque semaine. Il irait pianoter pour se procurer sa dose mensuelle de CD sans piocher dans le stock du magasin. Curieusement, il n’avait pas profité des facilités qu’offrait son métier pour se constituer une discothèque digne de ce nom. A force d’écouter de la musique hors de chez lui, il avait fait du silence un véritable luxe et appréciait ces soirées passées en tête à tête avec son chat à lire dans le silence relatif de son appartement du centre ville. Il but quelques gorgées brûlantes en jetant un coup d’œil alentour pour s’imprégner une dernière fois de ce décor familier comme un dernier regard pour un mourrant qui lui était cher. Par déformation professionnelle, il se faisait mentalement des compilations quotidiennes en fonction des évènements de l’actualité.
Son top 10 du jour serait :
1. The end – the Doors
2. Future unemployment – Ryan Lindsey
3. Rock’n roll suicide – David Bowie
4. Pretty vacant – Sex Pistols
5. Business end of goodbye – Jeff Middleton
6. All music has come to an end – Cristian Vogel
7. Career opportunities – the Clash
8. The beginning of the end of the record . part 1 – Ded Heir
9. Tomorrow I’ll be back home – Emil Bulls
10. La dernière séance – Eddy Mitchell
Eric le tira de ses songes. « Il faut qu’on garde la foi, mec. Rappelle toi de ces disques qui se terminent après une dizaine de valeureux morceaux. Lorsque le silence a remplacé le vacarme, lorsque l’on croit que tout est terminé et qu’il est temps de passer à autre chose, que notre esprit s’en est allé vers d’autres contrées musicales et que soudain retentit le bonus track. C’est le morceau qu’on n’attendait plus, la bonne surprise. Ne t’en fais pas. On l’aura à notre tour notre bonus track».
La porte s’ouvrit et le premiers clients arrivaient.
Ce texte est dédié à Rennes Musique qui fermera ses portes le 31 mars 2008.
Je vends du punk, du blues, de la soul et du rythm and blues, un peu de ska, un peu de rock indépendant, de la pop des années soixante – tout pour le collectionneur de disques sérieux, comme le dit la devanture délibérément démodée. (…) Ce qui me fait vivre, ce sont l gens qui font l’effort de venir jusqu’ici faire du shopping le samedi – des hommes jeunes, avec des lunettes à la John Lennon, des vestes en cuir et des sacs de courses pleins les mains -, et la vente par correspondance: j’ai une pub au dos des magasines de rock papier glacé, et je reçois des lettres d’hommes jeunes, toujours des hommes jeunes, de Manchester et de Glasgow, des hommes jeunes qui semblent passer beaucoup trop de temps à chercher les quatre titres pilonnés des Smith et les albums de Franck Zappa portant la mention ORIGINAL NON REEDITE. Ils sont si près de la folie que c’est comme s’ils y étaient.
Extrait de Haute Fidélité – Nick Hornby
18:57 Publié dans Le café lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : rennes musique, fermeture, rock, disque, crise, indépendant, magasin





















Commentaires
De virages en virées
Du Mélo emmêlé
D’amours délaissés en amours partagés
Ton esprit occupé à un merveilleux projet
D’une cabane croulante retapée au gré
De l’argent, des copains, des ondées
Un sexe rose sur le mur au pistolet
Rafistolé sur magnéto, chambre tapissée
Avec AC/DC renié, passion instable du moment
Influencé par l’autre, laisse tomber !
Un castor de 1982 pendant que Pretty Vacant tourne sur les platines !
Ecrit par : dom | 31.03.2008
Gloups !
26 ans déjà ...
Finalement, après toutes ces années que reste-t-il? Les virages ont les a pris, les virées ont les a calmé...
L'argent toujours trop peu, les copains toujours un peu, les ondées ... Et les Sex Pistols toujours vivants, eux aussi. Ils seront à Bobital le dimanche 6 juillet. Moi aussi.
Ecrit par : castor | 31.03.2008
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