15.04.2008

Quai de gare

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J’ai toujours aimé les gares. A la sortie des trains, regarder la foule qui envahit les quais, en un instant. Chacun est enfermé dans ses pensées, prêt à tout pour gagner quelques secondes, concentré sur la suite de son trajet. Prendre le métro, marcher, penser à téléphoner pour confirmer le rendez-vous, se saisir d’un journal gratuit, escalier ou escalator ?
Tous ces gens qui sans cesse passent, repassent, des milliers de personnes chaque jour, des individus, des hommes, des femmes, des petits, des paumés, des hypers pressés, des cravatés, des vieilles dames qui prennent le temps de regarder autour d’elles, des habitués blasés par le décor, des provinciaux en voyage, des étrangers, des travailleurs en déplacement, …
Ils ne se connaissent pas, viennent de régions différentes, ne vont pas au même endroit mais l’espace d’un instant, tous regardent dans le même sens, tous marchent dans la même direction.
Ils envahissent l’espace, apparaissent dans mon champs de vision comme les motifs animés qui passent et repassent sur l’écran noir de mon ordinateur.
Pour que le phosphore n’endommage pas l’écran.
Ils apparaissent et disparaissent, proches et pourtant si virtuels. Une proximité physique uniquement, sans contact, des images qui bougent devant moi, irréelles.
Parfois, on croise un couple qui ne veut pas se séparer, se serre, veut profiter des derniers instants passés ensemble. Et la foule les croise, les happe.
Parfois, l’un de ces passants observe plus attentivement devant lui, il sait qu’on l’attend. Alors, ses voisins, sans un mot, par mimétisme ou curiosité, fixent eux aussi devant eux, le petit groupe immobile en bout de quai en se demandant lequel de ces individus l’accueillera.
Juste comme ça.
Sans un mot.

J’ai toujours aimé les gares. Elles offrent l’occasion de s’interroger sur le sens de tout ça. Cette concentration grouillante me renvoie à moi, individu parmi une masse d’individus, unité parmi un ensemble, une société dont je fais partie, qui m’observe, que j’observe. Etre parmi les autres, se croire différent, comme tout le monde, et se mouvoir dans le flot, participer au rythme trépidant de journées réglées avec précision, organisées, efficaces et inutiles. Et rêver aux instants privilégiés des vacances, celles passées, celles à venir. Surtout, rêver d’espaces vierges, de terres arides, de ciels bleus, de paysages absolus, de couchers de soleil dans un horizon rougeoyant, de mer déchainée. D’ailleurs.
De solitudes.

Du temps de l’adolescence m’est resté le fantasme du départ vers l’ailleurs.
Partir.
Dans la foule des voyageurs, marcher sur le quai. Prendre un billet, s’installer dans un fauteuil près de la fenêtre, se conforter dans sa décision lorsque les haut-parleurs annoncent le départ imminent. Se dire que c’est déraisonnable puis ne plus penser.
Faire le vide.
Essayer de faire le vide. Ne pas y arriver. Avoir une boule dans le ventre et l’impression d’un sol qui se dérobe sous mes pieds. Comme un inconscient qui saute dans le vide. Le vertige du départ, contre nature.
Puis commencer à voir le paysage défiler, le quai s’éloigner, se laisser bercer par le rythme sourd des wagons. Entrer sans prévenir dans un tunnel, être absorbé tout entier, les oreilles qui se bouchent et s’accrocher à ses rêves, en la foi d’un avenir différent.

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Ce départ, je l’ai pris. Je m’en souviens. C’était un jour de semaine, propice à une fuite. Il faisait noir et blanc, le ciel bas, des lunettes noires, un blouson noir. La tête posée contre la vitre, je souhaitais me fondre dans le paysage qui défilait, être le paysage, absorber chaque kilomètre au fond de moi pour me repasser plus tard, dans l’intimité de ma chambre, le film de tous ces kilomètres. J’écoutais de la musique triste, grave, froide, industrielle. Il y avait une guitare basse et une voix de héro fatigué, impersonnelle, universelle. C’était Bowie hier, peut-être serait-ce Radiohead aujourd’hui.

Ce train m’a séparé du quai de mon enfance, une échappée inéluctable. Je changeais de peau, muais, disparaissais et j’avais peur. Parfois, la nuit, lorsque je cherche le sommeil, je mesure la distance parcourue en me passant et repassant les vieilles images de ce voyage. Mon esprit est en veille comme sur l’écran noir de mon ordinateur, le phosphore retarde la putréfaction.

Je sais que des trains, j’en prendrais d’autres qui me mèneront vers l’inconnu d’autres voyages, d’autres visages. J’ai toujours aimé les gares.


I've made promises that I can't keep
Cobblestones and broken bones, has a kingdom but he's got no home
Last night is still ringing in my head like that lonesome whistle in the rain

I'm a fool for a lonesome train
I'm a fool for a lonesome train

The lifetime we've left behind with strangers
Promises and lies both have their dangers
I just can't be wrong enough and I can't hide for long enough
So far away, but I still feel your pain

I'm a fool for a lonesome train
I'm a fool for a lonesome train

Ben Harper


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