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20.04.2008

Hasards et lecture

Antonio Lobos Antunes – Livre de chroniques III

La vie tout simplement. Et ses hasards. Le travail puis les vacances. Partir, sans trop savoir où, juste envie de se barrer, de changer d’air. Alors, on rêve de levers matinaux sous le ciel bleu d’une île grecque, de ballade en vélo sous la pluie autour d’un lac irlandais ou bouffer de la morue dans une gargote du cœur de Lisbonne. L’image se précise, un vieux funiculaire coloré, une rue en pente, un étal de fruits, une terrasse, un café.
Bonne idée.
Une fois débarrassé des aspects pratiques comme la réservation d’une location, je peux mieux me concentrer sur le voyage. Cela commence par l’achat d’un guide sur le pays, une envie de connaître, de comprendre, de commencer à voyager. Je commence par la musique, tente de percer le mystère du Fado, me berce des complaintes d’Amalia Rodrigues, découvre la scène portugaise plus actuelle, toutes ces jeunes femmes aux voix sensuelles comme Cristina Branco ou Sara Tavares. Et de fil en aiguille, je cherche des livres sur la ville, le pays.

Il y a « histoire du siège de Lisbonne » de Saramago Jose dont j’avais commencé la lecture sans jamais la terminer. Un vieux funiculaire coloré ornait la couverture.

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Je me souviens d’une lecture ardue, de petits caractères qui finissaient par se brouiller les soirs de fatigue.
J’avais reposé le livre puis l’avais rangé à sa place, par ordre alphabétique et collection, dans ma bibliothèque, entre Arturo Perez Reverte et Luis Sepulveda. Il y est resté longtemps jusqu’à ce projet de voyage.

Les caractères sont toujours aussi petits et le fil narratif, plein de digressions, nécessite une trop grande concentration. Pourtant, le vieux funiculaire de la couverture est tellement beau. Alors, je l’ai exposé, mis en évidence en le posant devant les tranches d’autres livres moins décoratifs.
Il me fallait, dès lors, d’autres matières pour ce voyage littéraire. Alors, je traînais longuement dans les allées d’une grande librairie, cherchait le rayon « littérature étrangère », Asie, Amérique, Europe. Je progressais. Italie, Espagne, Portugal. J’approchais.
Du doigt, je parcourais les tranches pour ne rien rater. Antonio Lobo Antunes... Connais pas ...Paulo Coelho, partout, encore et encore…Non, pas envie de lire ça. Je continuais à parcourir l’étagère. Les noms aux consonances ensoleillées se succédaient sans rien m’évoquer… Jorge Amado, Luis de Camoes, Fernando Pessoa, … En fin de section, je revenais au début de l’étagère, décidé à trouver l’auteur qui me permettrait de plonger dans l’atmosphère de la capitale, de commencer à sentir les odeurs de morue, apercevoir la tour de Belem au loin.
Antonio Lobo Antunes, pourquoi pas ? Je passais l’index sur le livre, le penchais vers moi, le sortais du rayon, consultais la quatrième de couverture, attiré par le titre « la splendeur du Portugal ». Mais, déçu, je le reposais : l’action se déroulait en Angola (bizarre de nommer un livre ainsi vu le sujet). Le livre voisin s’intitulait « livre de chroniques III ». Je cherchais le premier volume quelques secondes. En vain. Seul, le troisième livre était en stock. Je supposais que sa sortie en format de livre de poche avait conditionné son exposition car, cela me revint, je l’avais déjà repéré sur la table de présentation des sélections du libraire en littérature étrangère. Sur la couverture, une photo floue, en noir et blanc, représente un tramway.

Je parcourais rapidement le verso :
« Ces chroniques captent l'instant perdu, les anecdotes anodines et les songeries sans suite... L'enfance resurgit, la pâtisserie Paraiso, les femmes aimées, les amis partis et la guerre en Angola. On se laisse porter par la plume talentueuse sur une plage, humant " l'odeur des vagues à l'instant où l'air est plus froid que l'eau " ou partageant la mélancolie d'" une sensation d'à quoi bon "...
Pourquoi pas ?
L’exploration méthodique du rayon me fit ensuite sélectionner « train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier. Cette fois, un train apparaît sur la pochette et je m’interroge : pourquoi toujours représenter des moyens de transport pour écrire sur cette ville ?
De retour à mon domicile, j’hésitais, par quel livre débuter la lecture ? J’optais par le livre de chroniques, des textes courts, plus facile à lire, en picorant ça et là.

Tous ces hasards mis bout à bout, du choix de la destination de voyage, de la photo de couverture, d’une rupture de stock, d’un quatrième de couverture pour arriver à tourner la première page.
Et là, les mots d’Antonio Lobo Antunes m’envahissent , me transportent. Ils représentent l’idée que je me fais aujourd’hui de la littérature, de la poésie même. Ces chroniques, destinées à des journaux, n’avaient pas pour vocation d’être publiée sous cette forme. En aucun cas, ces souvenirs éparses, ces morceaux de vie, ces interrogations d’un homme vieillissant ne sont présentées comme de la poésie. Pourtant, pour moi, cela y ressemble.

Je me souviens des longues séances à apprendre par cœur de longs poèmes calibrés du patrimoine français, de ma difficulté à les mémoriser. Depuis, j’avais tenté quelques essais de lecture de poèmes sans jamais véritablement trouver ce qui me correspondait, me parlait.
J’imagine que chacun porte en lui sa propre poésie, que parfois nous croisons des phrases, des suites de mots qui nous interpellent, des slogans publicitaires sur une affiche dans le métro, un tag sur un mur, une formule journalistique bien sentie dans le journal, une réflexion d’un collègue… La poésie est partout.
Et pour moi, beaucoup dans ce « livre de chroniques III ».

Extrait :

Ça s'est sans doute passé autrement, mais faisons comme si

Ce qui me fascinait le plus quand nous arrivions dans la Beira Alta, c'était la surdité de mon grand-père. Il portait une sorte d'écouteurs d'où partait un fil tire-bouchonné qui rejoignait une pile
énorme
dans la poche de sa veste, j'avais l'impression, en voyant son air attentif, qu'il était en perpétuelle communication avec les anges ou avec ces voix sans corps que je croyais percevoir dans les pins, alors que lui les entendait vraiment. Quant à nous autres, terriens, il ne nous entendait tout simplement pas : ma grand-mère lui hurlait par des gestes que nous étions arrivés, mon grand-père baissait les yeux, souriait, ébauchait un mouvement vers nous mais l'oubliait aussitôt pour répondre à l'appel des pins ou à quelque urgence céleste. Il n'avait plus rien d'un être humain : je ne me souviens pas de l'avoir entendu rire, ni même de l'avoir vu manger ; il restait muet au balcon donnant sur une montagne, ou bien il lisait le journal qui arrivait par le train de midi et qu'il fallait aller chercher à la gare. Dans sa veste en lin blanc, adossé à un pilier, il tournait les pages dans un froissement d'ailes de pigeon sans que jamais ne bouge le moindre trait de son visage. Sans doute ne lisait-il pas : il parcourait les titres le temps de nous faire croire qu'il lisait, puis abandonnait ses feuilles sur le siège en toile et descendait vers la vigne sans toucher le sol de ses talons, avec la lenteur rêveuse d'un séraphin. Sa présence, une silencieuse absence qui embaumait la brillantine : le soir, après le bain
(on pompait l'eau du puits et un seau percé de trous servait de douche)
j'avais le droit de m'appliquer une noix de ce gel blanc qui durcissait mes cheveux et m'enveloppait dans un doux parfum de paradis. Mais contrairement à ce que j'avais imaginé la brillantine n'agissait pas, j'entendais toujours les bruits de la maison
(les châtaigniers continuaient à crépiter contre les fenêtres)
et les anges s'obstinaient à m'ignorer. Je dînais en pyjama, fâché contre le ciel.
Je garde de mon grand-père le souvenir d'un homme qui ne faisait rien d'autre que léviter. Parfois il glissait une cigarette dans un fume-cigarette et fabriquait avec sa bouche de gros nuages. La construction de ces nuages était sans doute son vrai travail : les servantes l'appelaient monsieur l'ingénieur. Pour moi, les ingénieurs étaient des gens qui érigeaient des ponts et des immeubles. Mais mon grand-père, attiré par les matières impondérables, préférait les architectures gazeuses qui épousent les caprices du vent. Ses caravelles de fumée, parfaites, rigoureuses, naviguaient vers l'ouest durant tout le mois de septembre, emportant avec elles l'été et les canards sauvages. Fatigué de façonner l'automne, mon grand-père s'endormait dans le fauteuil du salon.
Tout comme je ne l'ai jamais vu faire quoi que ce soit, je ne l'ai jamais vu saluer personne. Les visiteurs allaient et venaient, nous allions et venions, les journaux qui s'amoncelaient dans la poubelle annonçaient le jour suivant
(le départ des journaux à la poubelle annonçait les lendemains)
mon grand-père restait là, silencieux et absent, à dormir dans son fauteuil ou à bâtir des nuages sur le balcon, le seul être immuable dans un monde où même les arbres mouraient. La même veste en lin blanc, le même gel blanc, les mêmes cheveux blancs, le même sourire blanc, distrait et un peu triste, me semble-t-il après tant d'années, ce qui peut se comprendre car les joies du ciel sont caverneuses et lugubres, et le latin
(langue officielle des sacristies)

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Ecrit par : neige | 20.04.2008

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