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26.04.2008
Une fière chandelle
Tout cela est totalement ridicule. Une simple phrase prononcée avec enthousiasme pour féliciter une collaboratrice qui m’avait rendu un service et voilà.
Vous connaissez mon entreprise ? Les transports Michard sont spécialisés dans le transport de matières dangereuses ou nécessitant beaucoup de soins (donc à forte valeur ajoutée). L’entreprise a été crée par mon père et mon oncle Jacques et j’y ai fais mes premiers pas. Je veux dire que j’y ai réellement appris à marcher dans ce long couloir. Ma mère m’a raconté que les employés avaient applaudi lorsque j’avais commencé à avancer seul d’une démarche mal assurée. Puis, j’y ai fait mes premiers pas de commercial et j’en suis aujourd’hui le directeur. Là, les employés n’ont pas tous applaudi.
C’est marrant ce terme de directeur. Je ne suis pas arrivé à intégrer qu’il s’agit de moi lorsque l’on m’appelle ainsi. Monsieur le Directeur, ça vous pose un homme, non ? On imagine des berlines de luxe, des appartements de fonction, le week-end au golf de Deauville (invité par un fournisseur généreux), des secrétaires ravissantes. Mais, je vous arrête. Vous faîtes fausse route.
Imaginez plutôt une zone industrielle, des repas le midi pris à la cafétéria de l’hypermarché. C’est rapide, pas cher, pas besoin de réserver et chacun peut choisir ce qu’il veut. C’est pratique. Le lundi, j’y accompagne l’équipe commerciale région nord, le mardi, les administratifs et le reste de la semaine, je squatte les tables des esseulés qui, comme moi, traînent devant leur plateau en faisant semblant de ne pas m’avoir vu. Qui aurait envie de manger avec le patron sur le peu de temps libre qu’il a entre midi et deux ?
Pourtant, je vous assure, j’essais d’être sympa, à l’écoute, de réduire la distance qui pourrait y avoir avec mon équipe. Je voudrais être proche, dans tous les sens du terme, juste à ma place. Peut être même un peu plus, au-delà du professionnel. Je vous l’ai dit, j’ai toujours connu cette entreprise, elle fait partie de moi et certains de ses collaborateurs y étaient sans doute déjà à ma naissance. Vous imaginez ? Ils m’ont connu tout petit, m’ont vu grandir et aujourd’hui je les dirige. Je me sens investi d’une mission. Penser à l’avenir, assurer un boulot pour tous mes gars sur la route. C’est de plus en plus difficile, le contexte concurrentiel devient très agressif avec les pays de l’Est qui … Bon, bref, on ne va parler politique ou économie, ça ne sert à rien, ça ne vous intéresse pas et ce n’est pas le sujet.
J’ai repris les rennes de l’entreprise après le décès de mon oncle. Il y a …. Combien de temps …. 7 ans ? Oui, je crois que c’est ça. Déjà 7 ans ! J’ai bien vu que les gars n’allaient pas me faire de cadeaux mais j’ai su gagner leur confiance au fil du temps en réglant tous les petits problèmes du quotidien, en poussant des coups de gueule de temps en temps. Il a fallu aussi mettre le holà avec certains commerciaux. Comme j’avais été leur collègue pendant quatre ans sur la région centre ouest, certains ont eu du mal à respecter mes nouvelles fonctions. Il a fallu modifier le type de relations que nous pouvions avoir. Cela a pris du temps car je ne voulais pas d’électrochoc, je souhaitais que les choses se fassent naturellement. Il fallait respecter la culture de l’entreprise Transports Michard, « laissez vous transporter avec Michard ». Après ma nomination, ma charge de travail ne me permettait plus d’aller visiter les clients. Ce fut l’occasion de mieux connaître le personnel des bureaux de Courbevoie, les administratifs : Sylvain, le jeune comptable, Karine et Fatima, les deux standardistes en charge de la saisie et du suivi des commandes, Mme Jocelyne Coutard, ma secrétaire. C’est ainsi, j’appelle certains par leurs prénoms, je les tutoie. Avec d’autres, je veux garder une distance. C’est le cas avec Mme Coutard. Pourtant, curieusement, ce vouvoiement n’arrive pas à masquer la proximité que nous avons établie. Elle est, avec ma femme, la personne qui me connait sans doute le mieux. Pensez-donc. Sept ans que l’on vit l’un à côté de l’autre, qu’elle m’observe, déchiffre mes humeurs et anticipe le moindre de mes besoins. C’est une excellente collaboratrice, impliquée, et responsable. Son dévouement m’épate. D’ailleurs, je m’interroge parfois sur ses vraies motivations. Que cache ce total investissement ? Quelle contrepartie attend-elle ? Son salaire est correct, sans plus. Alors qui a-t-il derrière ce labeur ?
Elle me porte une grande admiration dont je ne me sens pas toujours à la hauteur. Ok, je suis un bon professionnel, j’essaie. Mais, elle m’idéalise. Je le sens. Elle porte une attention aux remarques anodines que je peux lui faire. Ce sont les commerciaux avec leurs grandes gueules qui m’ont mis la puce à l’oreille un midi, à l’heure du café. Nous plaisantions sur les femmes en général, une conversation un peu lourde entre mecs, des rires francs lorsque Bernard Le Foll, en charge du Sud Ouest, s’est exclamé en s’adressant à moi: « et Jocelyne, t’as vu les yeux qu’elle te fait ? A mon avis, faudrait pas trop la pousser. D’ailleurs, il parait qu’elle l’a confié. Pas directement mais c’est tout comme. Elle parle tout le temps de toi. Ses collègues l’a trouvent même lourde avec ça. Et Monsieur Michard par ci, et Monsieur Michard par là. Tu es son seul centre d’intérêt. Tu travailles trop, tu n’as pas l’air en forme, tu ne t’es pas rasé ce matin. Elle réussi à savoir où tu pars en vacances, te tire les vers du nez pour récolter quelques anecdotes estivales, s’intéresse à la réussite scolaire de tes gamins. Elle diffuse ensuite ces informations indispensables au reste de l’entreprise qui s‘empresse de les interpréter et les déformer, tu t’en doutes. Bref, nous, on se marre. Mais, ne t’inquiété pas. Il n’y a pas de ragots. Chacun sait ce que tu en penses. D’ailleurs Jocelyne n’essaie pas de faire croire que vous pourriez avoir des relations particulières … privilégiées si tu vois ce que je veux dire… Il ne s’agit pas de cela. L’autre, elle est tout simplement dingue de toi ».
Je n’ai pas renchéri. D’ailleurs que répondre ? Alors qu’ils guettaient un commentaire ironique sur la situation, je souriais poliment et me taisais. Je ne voulais pas la dévaloriser, en faire une victime, la risée du reste du personnel, la transformer en baudruche pathétique. Je savais que mes propos seraient repris. Alors, je me dis que cet excès de zèle pourrait lui nuire et qu’il faudrait que je lui en parle. Tout ça devenait exagéré, gênant. Le seul commentaire que je m’autorisais fut « c’est une excellente collaboratrice ». Je n’avais pas habitué les commerciaux à cette langue de bois, aussi ma petite phrase glaça l’ambiance. Ils avaient senti qu’il s’agissait d’un sujet sensible et cela me conforta dans un embarras dont je ne savais comment me défaire. J’avais le sentiment que tout le monde avait compris. Oui, c’était une pauvre fille, non ? Elle avait, quoi ? Quarante ans ? Célibataire, pas vraiment d’atouts pour elle. Je veux dire pas vraiment belle, pas vraiment hideuse non plus. Juste une bonne femme transparente, insignifiante qu’il faut du temps pour remarquer. Un physique passe-partout qui s’oublie vite. Une petite voiture, des petites habitudes, une petite vie de vieille fille. Je me souviens d’elle lorsqu’elle a été embauchée dans l’entreprise. Je crois que c’est mon père qu’il l’a recruté. Elle était plutôt jolie fille à l’époque. Et puis, comme une fleur, je l’ai vu se faner. Sa garde robe ne se renouvelait plus. Elle abandonnait l’époque pour rester bloquer au milieu des années quatre vingt et devenir gentiment ringarde. Le temps avait passé sur elle, des poches avaient poussé sous ses yeux et d’actrice, elle était devenue spectatrice des autres et de sa propre vie.
Il y a environ huit mois, nous avons reçu un courrier de la Direction Générale des Impôts nous informant qu’une enquête fiscale était en cours sur nos dernières déclarations. Jusque là, l’entreprise était passée à côté de ce type de contrôles mais il fallait bien que ça arrive un jour. Un inspecteur du fisc s’est présenté, un type au regard de fouine qui souriait tout le temps mais dont la bonhommie apparente m’inspirait la plus grande méfiance. Il s’est installé dans mon bureau et a réclamé tous nos documents comptables. C’était un excellent professionnel. A la fin de la première matinée, avec son œil avisé d’expert, il a tout de suite découvert les retards dans le paiement de la TVA. Cela commençait mal. Puis, il a tout épluché, méthodiquement, sans empressement. Les liasses fiscales s’accumulaient sur mon bureau, il en réclamait sans cesse de nouvelles. Puis ce furent les justificatifs des notes de frais, les déclarations d’investissement. Comme toute PME, nous avions nos approximations. Je ne savais pas vraiment comment répondre à toutes ses requêtes et Sylvain, notre jeune comptable s’est vite montré dépassé. Alors que je comptais sur lui pour nous sortir de ce mauvais pas, il brillait par son incompétence et ne semblait pas affecté par la menace qui pesait sur l’entreprise.
Il me fallait du renfort.
Le lendemain matin, de bonne heure, j’ai convoqué toutes les personnes occupant un poste administratif dans l’entreprise pour une réunion de crise. Je souhaitais mettre chacun face à ses responsabilités, solliciter l’esprit de groupe, rappeler les valeurs des transports Michard. J’avais répété un discours avec trémolo dans la voix et grandes envolées lyriques. A vrai dire, les regards mornes devant moi ne semblaient pas véritablement interpellés par mes talents d’orateur et je les soupçonnais d’avoir réactualisé leur CV la veille au soir. Seule Mme Coutard semblait subjuguée par mes propos alarmistes.
A peine avais-je clôturé mon intervention et renvoyé chacun à son poste qu’elle prit les choses en main. Elle réclama à Sylvain les archives de l’année passée, elle éplucha chaque liasse, classa, souligna. Elle lista les documents manquants, notifia les erreurs de notre comptable et établit un plan d’action. Elle acquit une autorité inédite et quelque soit son poste, on s’appliqua à lui fournir tout ce qu’elle désirait. Pendant deux mois, elle arrivait avant moi et partait après que tout le monde eut quitté l’entreprise, à part Mustapha, notre gardien. De nouvelles rumeurs commencèrent à circuler sur ces deux là mais personne n’y croyait vraiment. C’était une histoire que l’on se racontait pour se changer les idées, des ragots quoi ! Et puis, il fallait bien répliquer à cette pimbêche qui nous mettait tous dans l’embarras avec sa façon de nous renvoyer à nos médiocrités. Et ne croyez pas que ma position de patron de cette foutue boîte aurait pu me sauver de cette disgrâce. Elle m’énervait mais je sentais qu’elle était en train de sortir l’entreprise dont j’avais la charge d’un mauvais pas. Le midi, nous la laissions à regret seule et nous lui ramenions un sandwich et une canette de soda de la cafeteria. Elle montait de la cave de gros cartons d’archives puis s’enfermait seule ou avec Sylvain qu’elle semblait avoir pris en otage. Elle était naturellement devenue l’interlocutrice privilégiée de notre contrôleur et une véritable complicité s’était installé entre eux deux. Après plusieurs semaines, l’enquête se solda par un rehaussement minime et la réputation et la situation financière de l’entreprise furent épargnés.

Pour fêter l’événement, je profitais des fêtes de fin d’année pour convier l’ensemble de mes collaborateurs dans un hôtel restaurant clinquant au décorum de velours rouge, lustres en cristal, boiseries anciennes et au personnel peu avare en courbettes. J’avais insisté pour que les conjoints soient présents et les épouses avaient sorti leurs plus belles toilettes. A leur arrivée dans le salon que j’avais réservé, elles ressemblaient à des dindes apeurées, mal à l’aise dans cet environnement de luxe plus propice à une réunion de notables provinciaux à cravates à fleur qu’à des femmes de conducteurs routiers. J’avais sincèrement voulu faire plaisir mais je m’apercevais de leur embarras en observant leurs pas mal assuré sur la moquette usée. La location d‘une salle des fêtes avec buffet froid, verres en pyrex et guirlandes en crépon aurait été plus adaptée. Il était trop tard à présent. Lorsque tout le monde fut présent, un verre de champagne à la main, je proposais de porter un toast.
« Je vous remercie tous et toutes d’être venus et tout particulièrement ceux qui viennent de loin et dont le métier, toute la semaine, est de rouler. J’ai conscience de l’effort que vous avez fait pour être présents ce soir. J’ai souhaité que nous soyons tous réunis car c’est un moment important dans la vie des transports Michard. Comme vous l’avez appris, nous avons vécu une période difficile en cette fin d’année, pleine d’incertitudes. Chacun y a donné du sien, s‘est impliqué pour surmonter cette épreuve. Je tiens à remercier tout particulièrement et très chaleureusement Mme Coutard. Son rôle a été déterminant dans l’issue heureuse du contrôle que nous avons vécu. Nous lui devons une fière chandelle. Je voudrais que l’on vous applaudisse ».
Des clapotements timides s’ensuivirent puis un silence de cathédrale. Raclements de gorge, on regarde le bout de ses chaussures soudain absorbés par la couture de sa semelle. Puis Bernard Le Foll, pris d’une inspiration soudaine, lança : « ça vaut un repas en tête à tête, ça, non ? » Les femmes gloussèrent, les chauffeurs lancèrent leurs rires épais et retentissants de stentor. Puis, de nouveau, le calme succéda à cette agitation soudaine. Les regards m’encourageaient à répondre à cette invective. Que répondre ?
« Je crois que je ne peux vraiment rien refuser à Mme Coutard. Alors, si elle est d’accord, c’est avec grand plaisir que je lui propose ce repas avec moi. Que diriez-vous Mme Coutard du restaurant de la Tour Eiffel ? » Les mots s’étaient enchaînés trop vite, sans réflexion, à l’instinct. Il allait falloir assumer. Le regard interrogateur de ma femme d’abord, indiqua la perplexité puis le soupçon. Les commerciaux buvaient du petit lait et Le Foll était très fier de son coup. Je les voyais s’esclaffer au bout du buffet en me jetant des regards à la dérobé et s‘essuyant les mains graisseuses de cacahuètes sur les jambes de leurs costumes lustrés. Je m’étais laissé aller, j’avais juste voulu être sympa, humain, proche. J’avais été grotesque.
Le quotidien de l’entreprise reprit et l’on oublia l’incident noyé dans le souvenir diffus d’une soirée un peu coincée, loin des repères habituels. Six mois plus tard, je commençais à espérer pouvoir laisser le temps et les vacances d’été effacer définitivement cette invitation des mémoires. Mme Coutard, elle, n’oublia pas.
Elle se confia à ses collègues Karine et Fatima qui relayèrent efficacement ses propos jusqu’aux commerciaux. Je fis la sourde oreille. Puis, son coup d’éclat fut d’inclure la relance de ce repas dans l’ordre du jour de la réunion du comité d’entreprise. La date fut fixée (au mardi soir de la semaine suivante) avec les représentants de salariés comme témoins. J’étais pressé d’en finir avec cette mascarade et je souhaitais préserver ma collaboratrice des moqueries de couloir.
La vérité, c’est que le jour dit, j’avais oublié le rendez-vous. Certes, le restaurant était réservé mais mon esprit amnésique avait totalement occulté le programme de la soirée. Mme Coutard d’ailleurs était absente ce matin. Elle avait posé une demi-journée de congés et je pestais déjà de devoir me débrouiller seul.
A 14h00, elle est apparue dans mon bureau, transfigurée. Ses cheveux, d’habitude filasses, avaient subi les outrages d’un coiffeur mal inspiré et son brushing lui faisait ressembler à une publicité pour électroménager des années soixante-dix. Elle portait une robe noire à dos nu, totalement inadaptée à l’univers du bureau et tentait de se donner une contenance perchée sur ses escarpins en vernis noir à talons hauts. J’avais honte pour elle. Ses yeux pochés étaient trop maquillés et ses pommettes étaient soulignées d’un rouge agressif assorti à son rouge à lèvre.
Tout cela est totalement ridicule. Une simple phrase prononcée avec enthousiasme pour féliciter une collaboratrice qui m’avait rendu un service et voilà.

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