10.05.2008

L’excitation du départ

A bien y réfléchir, je ne vois pas plus grand luxe que celui de ne pas être à ma place. Ne pas être dans les lieux habituels, sortir du cadre de la photo, s’éloigner des rives connues pour explorer de nouvelles contrées dont l’observation m’interroge. Je me compare à un passager clandestin qui s’immisce dans un voyage sans y être invité.
Bientôt le départ et il faut penser à ne rien oublier : brosse à dent, maillot de bain, livre, carnet d’écriture.

La mondialisation n’a pas tout envahi. Même si l’on se déplace de plus en plus, même si le brassage de population est de plus en plus important et que la notion d’ « étranger » devient souvent relative, je reste adepte de ce luxe de changer de lieu comme l’on change de peau.
Combien de générations avant nous ont pu ainsi voyager, découvrir de nouveaux horizons ? Pour ce qui me concerne, seule la génération de mes parents a voyagé avant moi. Mes ascendants ne disposaient qu’en petites quantités du temps libre et n’éprouvaient sans doute pas l’envie de crapahuter à travers le monde. Ils vivaient dans leur réalité, heureux, aucunement frustrés de leur statisme et satisfaits des récits des grands explorateurs qui nourrissaient leurs imaginaires et forgeaient leurs à priori. Quant à l’avenir, la raréfaction des ressources pétrolières et leur hausse tarifaire continuelle pourrait rendre onéreux les longs déplacements.
Chaque fois, c’est pareil. La proximité du départ me transporte et j’imagine, je fabule, j’envisage les prochains jours. Ce sont les zones d’ombre qui m’excitent, les plans galères, les programmes mal ficelés. Dès mes tous premiers voyages, je cherchais le sommeil la veille du départ. Dernière nuit dans mon lit, après …
L’inconnu.

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Je me compare à mon modèle d’explorateur ultime : Tintin. Il paraît si à l’aise dans son château de Moulinsart au début et à la fin de ses aventures. Il faut ensuite aller sauver le monde, quitter son univers feutré pour les cimes enneigées du Tibet ou les cratères de la lune. Et quels que soient les périls encourus, les pays visités, il revient inévitablement à son point de départ, dans son univers familier dans le château des ancêtres de son ami, le capitaine Haddock. Seuls quelques discrets objets insolites, une statuette, un poignard, attestent de ses précédentes aventures. Tintin est aussi un explorateur de l’ancien temps, ancré dans ses certitudes, vaguement condescendant avec les indigènes, colonialiste et nourri de préjugés envers les « petits noirs » comme dans ses aventures au Congo. Sa présence apportait le « progrès », la civilisation, l’évangélisme auprès de populations locales. J’aimerai penser que je ne suis pas comme lui, m’écarter du modèle du petit blondinet en short et aux hautes chaussettes, de l’occidental aux poches pleines de monnaie que les populations locales viennent quémander et que l’on jette comme l’on jetterait des cacahuètes aux singes. Chacun dans son rôle. Le riche et le pauvre. Le donneur, le quémandeur. Suis-je réellement différent ?

Peut-être que vouloir céder au luxe de ne pas être à ma place, c’est aussi cela. Oter le costume de Tintin, ne plus me déguiser, être soi-même sans jouer les intrus et vouloir me fondre dans le décor ; mieux encore, en faire partie intégrante. Il ne s’agit plus de vivre de grandes aventures mais tenter, d’un point fixe, de comprendre l’environnement, ne pas y arriver car je n’aurai pas les clefs. Alors, je me contenterai d’éprouver, de ressentir.

Le simple déplacement n’est pas un voyage. Le fait d’aller d’un point à un autre correspond d’avantage à un trajet. L’uniformisation des zones urbaines, de la musique, de la nourriture, de certains usages permettent aux hommes d‘affaires pressés de se retrouver dans leur Moulinsart, dans chaque ville. La chaleur rassurante des couloirs d’hôtels moquettés, le goût uniforme des hamburgers spongieux, les affiches publicitaires pour les produits de beauté, tout concourre à une standardisation rassurante. Pour les autres, il y a les chemins de traverse, les rues d’à côté. Je me souviens d’un bistrot mal fréquenté à Portici, dans la baie de Naples ou d’une cantine pour Chicanos sur Miami Beach. Je fuyais le groupe, l’organisation de voyages professionnels trop bien huilés pour me mélanger et tenter de mieux comprendre la vie locale.

Chaque fois, c’est pareil. La proximité du voyage m’envahit, tel un vertige devant la profondeur de l’inconnu. Il y a ces quelques secondes d’éternité que l’on peut éprouver avant de sauter dans le vide, un élastique accroché au bout de ses chaussures. Je voyais mes camarades en bas, tous petits qui me criaient des mots que je pouvais pas comprendre. Les pieds à quelques centimètres du vide, les yeux fixant alternativement l‘horizon et l’espace me séparant du sol. On se dit que c’est contre nature et l’instinct de protection lutte pour empêcher cette folie. Le taux d’adrénaline monte. C’est ainsi que je ressens cette proximité du départ. A présent, il est temps de sauter, de quitter Moulinsart et de concrétiser mes envies d’ailleurs.

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