« Viens voir la vie avec moi | Page d'accueil | Living legends »

12.05.2008

Les chats du souk

Ils sont malingres, le poil sale et économisent leur gestes. Ils longent en silence les murs, aux aguets. Dans les ruelles étroites, les vélomoteurs pétaradent et font retentir leur avertisseur pour se frayer un chemin dans la masse grouillante. Les passants se retournent mollement, habitués au bruit strident des klaxons et se poussent pour laisser place à l’engin. On se croise, s’entrecroise, se bouscule, slalome sans ordre apparent. De loin, cette agitation pourrait ressembler aux vers se partageant la charogne d’un animal. Les uns sur les autres, derrière, devant, partout. Les vendeurs de cigarettes font aller et venir leur monnaie dans leurs mains pour signaler leur présence. Les sollicitations sont continuelles. « Pour le plaisir des yeux », « juste pour voir », « c’est gratuit ».

marocmarrakechsouk.jpg


Les chats observent ce chaos dans une indifférence et un calme surprenants. Ils plissent leurs yeux bridés, plein de la sagesse ancestrale de leurs ascendants. Les plus petits d’entre eux attirent la sympathie. Dans un bol, ils lapent un fond de lait sous le sourire bienveillant d’un marchand assis sur un tabouret au coussin fatigué. Le commerce s’organise, l’argent passe de main en main : tout se vend, tout s’achète dans la cohue. Lapins, œufs, sèche-cheveux, lecteurs MP3, lotions pour le corps, instruments de musique traditionnelle, épices, babouches, bijoux, chandeliers, tapis, tout y est. En ordre ou en désordre. En stock, exposé ou en arrière boutique mais accessible. Dans sa propre boutique ou une autre mais disponible. Chaque demande, chaque besoin à peine exprimé peut être satisfait. Tu demandes, tu as, tu paies. Les intermédiaires peuvent être nombreux.

Au delà du tourisme triomphant, du folklore, il y a un vrai commerce. Ce n’est pas que du décorum, les grandes surfaces n’ont pas encore envahi le centre ville et pour les habitants de la Médina, le souk reste le meilleur moyen de s’approvisionner que ce soit pour l’alimentaire ou pour le reste. Depuis le XIIème siècle, dès la fortification de la ville sous les Almoravides, il est le poumon de la ville rouge. Les caravaniers s’y arrêtaient sur la route du Sahara. Ici, les 40 000 artisans de la ville perpétuent un savoir-faire dont les rudiments étaient enseignés sur la place principale de la ville. Chaque corporation initiait les populations descendues des montagnes à leurs tours de main.
Un chat erre sur une pile de détritus à la recherche d’un peu de nourriture, de quoi manger. Il est maigre et économise ses gestes. Comme beaucoup, ici.

Marcher ou piétiner, dans la cohue est riche de sensations. Les odeurs apparaissent, explosent, s’enchaînent, se fondent. On perçoit l’urine versée au petit matin et chauffée par le soleil, les bois de senteur en combustion qui apporte un parfum d’Orient, les cadavres de lapins en décomposition accrochés à un crochet et exposés à la vue des passants, des poissons évidés, du musc, de la poussière, du cumin, des peaux fraîchement tannées, des gaz des pots d’échappement.
Avancer, porté par la foule, attentif à ne pas gêner le flux des cyclos, des porteurs avec leur chargement entassé dans une carriole métallique à la peinture écaillée, des calèches aux couleurs bleues et crèmes triomphantes, des ânes chargés de marchandise dont les propriétaires tapent la croupe avec vigueur. Chacun se signale en gueulant, en klaxonnant. L’endroit est clos et tous ces bruits sont amplifiés par l’exiguïté des allées. C’est à peine si l’on distincte les miaulements du chat. Pourquoi miaule-t-il ?

J’oublie vite la question, embarqué par le flux, en route vers d’autres mystères. Du toit, des trouées de lumière percent l’obscurité, la poussière y est visible, presque palpable. Elle danse là-haut, scintille devant nos yeux dans un hale magique. Elle remonte vers le ciel que l’on devine entre les interstices des canisses. Il y a des avenues, des ruelles, des cours, des culs de sac. Difficile de se repérer dans ce dédale. On rentre motivé dans l’écheveau inextricable de ruelles, décidé à rejoindre un point précis. Ensuite, on oublie, le temps s’étire, on prend des détours, on se laisse entraîner par la curiosité loin des aspirations de départ. On musarde, le nez en l’air, sans but, ouvert à l’inconnu. Les chemins de traverse se multiplient. Tout à coup, sans prévenir, la lumière s‘éclaircit. L’éblouissement du soleil réveille, l’air libre surprend. Une très légère brise s’est levée, elle lave la saleté qui nous environne. Je me sens observé. Je m’éloigne. Le regard fixe d’un chat me suit longtemps.


Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirées comme un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.


C.Baudelaire - Les Fleurs du Mal


souk-21.JPG


MARRAKECH CANICULAIRE

Atlas mis à nu le paysage
Est crucifixion incommensurable
Les matins attendus saignent langueurs folles
Vaincus les arbres désavouent toute fraîcheur
Et même si les gens repensent par étés le temps
En douces escapades de café
Pressurant mots et maux en célestes orangeades
Même s'ils fignolent à l'envi les charmes
De la réalité
Tu es là Marrakech ceinte d'épées
Atrabilaires
Encastrée
Engouffrée
Conjuguant l'apathie d'un peuple différé
Tu es là dansant
La gigue des calèches cagneuses
Par groupes de cochers fouettant l'atonie
Par cercles d'oisifs peuplant d'âmes qui errent
L'espace de curiosités publiques
Tu es là
Endolorissant le sommeil de chaleurs telluriques
Criant de tes blessures d'argile stérilisée
Le jour et la nuit au soleil qui dégénère
Jusqu'au retournement des temps


Abderrahmane BENHAMZA

Ecrire un commentaire