« Rencontre hors cadre | Page d'accueil | Tahar Ben Jelloun – l’enfant de sable »
18.05.2008
Rencontres minérales
Il fait beau. La proximité du fleuve rafraîchit l’atmosphère. Nous stoppons notre véhicule le temps d’une escale sur la route des montagnes. Nous descendons la légère pente qui nous mène vers le cours de la rivière, l’oued comme on dit ici. Nous nous déchaussons et goûtons au plaisir du contact saisissant de l’eau froide sur nos pieds puis nos chevilles nues. Absorbés par l’immensité du paysage, nous restons immobiles dans le courant. Une vaguelette se forme à mi-mollet. La fraîcheur de la rivière Ourika se mêle à la tiédeur de la brise qui circule dans la vallée et longe les parois aux couleurs chaudes qui oscillent entre l’ocre et la sang séché.
Vallée de l’Ourika Photo: Cafe Castor
Ces immensités rocheuses abruptes nous relativisent par leur hauteur, nous engloutissent comme une vague déferlante une coquille de noix. Les conversations s’espacent puis s’interrompent. Nous avons pris nos distances d’avec les autres, d’avec nous-mêmes également. Pourquoi parler ? Pourquoi polluer de vulgaires mots cette rencontre avec la nature ? S’oublier devant ce spectacle féerique et louer ce destin qui nous a mené jusqu’ici.
Je fais quelques pas au bord de l’eau et profite de ce calme soudain qui succède sans ménagement à la cohue de la médina que nous avons quitté il y a peu de temps. Le contraste est total d’avec l’univers confiné des souks. Un grand bol d’air. Je jouis du paysage, de l’horizon, du ciel, de l’infini, de moi ici. Au contact de cette eau rare dans ce pays aride, je puise de nouvelles forces.
Des galets de différentes tailles tapissent le fond de la rivière. Je les observe, prend mon temps pour en choisir un.
L’élu, l’unique.
Voilà, je j’ai identifié et le sors du flot. Je me sens fort de cette puissance des éléments : l’eau, le caillou, le minéral, le vent, le soleil qui culmine et darde ses rayons sur ma nuque. Plus tard, ce fragment de roche passera du marron au rose en séchant dans le fond de ma poche où je l’ai déposé. Combien de temps a-t-il fallu à ce galet pour devenir ce qu’il est ? Combien de temps pour se détacher de la montagne sous la force du courant, rouler l’hiver, se tapir l’été, se polir sans cesse ? Combien de litres d’eau l’ont poussé jusqu’ici ? Combien de nuits passées sous la lueur des étoiles et de la lune filtrée par le liquide en mouvement ?
Je le sens le long de ma cuisse, une légère gène lorsque je marche, un frottement. Cette masse au fond de ma poche peut capter tout ce temps. J’ai enfermé le témoin de toute cette histoire, l’ai domestiqué. Je pourrai en être fier.
Il n’en est rien. Je prends conscience d’interrompre ainsi un cycle séculaire. Je suis un de ces hommes vulgaires qui perturbe, par leurs actes irréfléchis, l’ordre naturel, la chaîne qui nous a accueilli et que nous devons préserver. Je consomme par nécessité et donc, je contribue à détruire mon environnement. Je participe à l’épuisement convulsif des ressources naturelles, au pillage de cette foutue planète que notre génération a découverte si fragile. Il n’y avait aucun besoin vital ou même cohérent à ôter cette pièce de son univers ? Alors quoi ?
Dans quelques jours, je quitterai le Maroc, volerai au dessus de l’Espagne, de la chaîne des Pyrénées, atterrirai en France. Je déferai ma valise, ôterai un à un les objets jusqu’à le découvrir, au fond de la poche intérieure.
Un vulgaire cailloux, comme il y en a des milliards. Un machin inutile sorti de son contexte. Peut-être que je ne me rappellerai plus du lieu où je l’ai trouvé. Je le mettrai au fond d’une coupelle de verre transparente, sur mon bureau. Il rejoindra d’autres cailloux récupérés ici ou là, à travers le monde. Comme chacun d’entre eux a déjà roulé sa bosse, du désert aux eaux fougueuses de l’Atlantique, ils auront des choses à se raconter. Leur simple présence côte à côte est un merveilleux hasard, une rencontre totalement improbable. Ils communiquent en puisant dans l’infini de leur mémoire minérale. Devant moi, sur mon bureau.
Je vieillirai, me voûterai, ma mémoire me jouera des tours, me quittera peut-être, puis ce sera la mort. On libérera la maison de toutes ces vieilleries qui sentiront le vieux. Un brocanteur passera estimer les meubles qu’on lui bradera pour une bouchée de pain, trop contents de se débarrasser de toutes ces choses datées et encombrantes. On jettera à la déchetterie tout le reste, ce qui n’aura pas trouvé preneur, le sans-valeur. Mon fils, ma fille ou un de leurs enfants fera le tour des pièces, un sac poubelle à la main. Il ôtera le vase et s’interrogera sur son contenu. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire, le vieux, d’un tas de caillou ? Il ne saura pas quoi en faire. A quelle catégorie de déchets appartiennent ces galets ? Il hésitera. Discrètement, il ouvrira la fenêtre et les balancera plus bas, dans les hautes herbes du jardin que personne n’aura entretenu depuis longtemps. Ils tomberont à terre, se mêleront au sol et continueront à porter en eux nos mémoires collectives pour les siècles à venir.
Immobiles, ils resteront là.
A moins qu’un voyageur rêveur ne perturbe leur retraite. Il les observera, prendra son temps. Il se penchera pour en choisir un, rond qu’il serrera dans la paume de sa main et déposera dans le fond de sa poche avant de s’envoler vers d’autres cieux.
How does it feel
To be on your own
With no direction home
Like a complete unknown
Like a rolling stone?
Bob Dylan
04:44 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : ourika, maroc, caillou, rock, roche, mineral, fleuve























Commentaires
Wai, une histoire de caillou... Je pense qu'il en est de même pour les idées de façon générale. Et peut-être de l'Amour en particulier.
Il y a la rencontre, un bout de chemin avec l'autre, puis le vase qu'il remplit pendant un temps, jusqu'aux souvenirs, enfin, il disparait comme nous.
C'est surement pour cela que les histoires sont faites, pour tomber sur le voyageur curieux, pour exister, pour vivre !
Ecrit par : dom | 03.06.2008
Comme une pierre qui roule?
Ecrit par : castor | 04.06.2008
You've gone to the finest school all right, Miss Lonely
But you know you only used to get juiced in it
And nobody has ever taught you how to live on the street
And now you find out you're gonna have to get used to it
You said you'd never compromise
With the mystery tramp, but now you realize
He's not selling any alibis
As you stare into the vacuum of his eyes
And ask him do you want to make a deal?
How does it feel
How does it feel
To be on your own
With no direction home
Like a complete unknown
like a...
Ecrit par : dom | 04.06.2008
Ecrire un commentaire