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08.06.2008
Eric Emmanuel Schmidtt – la secte des égoïstes

L’auteur est adepte de philosophie. (son agrégation de philosophie en 1983 en témoigne). Dans « la secte des égoïstes », son premier roman, on suit les travaux d’un chercheur, Gerard Langueret, qui découvre, au hasard d’une page tournée, l’existence de Gaspard Languenhaert, un philosophe érudit qui tente de soutenir dans la société du XVIIIème siècle que « lui seul existe au monde, le reste n’étant que songe ».
Au fil des recherches, l’intrigue se noue autour du personnage central qui pousse son propos aussi loin que l’on puisse et l’on suit, comme une intrigue, son parcours pour convaincre ses contemporains de la justesse de sa théorie. Il ressort de chaque confrontation pour la mettre à mal plus renforcé dans ses certitudes et pousse encore plus loin sa thèse. C’est l’occasion de joutes pleines de bons mots, d’esprit, d’échanges d’arguments. Il créé ainsi une « secte des égoïstes » pour prouver le bien fondé de sa philosophie proche du solipsisme. Pourtant, le chercheur finit par perdre la trace du philosophe.
Gaspard Languenhaert a-t-il jamais existé ? N’est-ce pas une création du chercheur ? Ou mieux encore, serait-ce une création du lecteur que j’ai été qui a permis de donner « vie » au personnage en tournant les pages de ce livre ?
C’est aussi l’occasion de s’interroger sur notre rapport aux autres, au monde. Sommes-nous le centre de l’univers puisque tout passe par nous ? Ce que je perçois et qui pourrait être considéré comme la réalité ne serait-il que la projection de mon "moi-intérieur" ?
La fin du livre offre une nouvelle perspective pleine d’ingéniosité.
Si Eric Emmanuel Schmidtt déclare : « La philosophie m'a déçu et j'ai déçu la musique : je ne voulais pas être un bon pianiste de trop », il parvient pourtant à délivrer un texte plein de philosophie dans un style simple et épuré qui allie les échanges épistolaires, les récits « d’époque » au style ancien et le récit d’une quête plus contemporaine.

Extrait :
"Continuant à m'abandonner au hasard, j'ouvris où cela s'ouvrit, et trouvai, en haut de la page 96, l'article suivant :
égoïsme (terme de philosophie) : On appelle égoïste l'homme qui croit que lui seul existe au monde, le reste n'étant que songe.
A la grande honte de l'esprit humain, il y eut, à Paris, au début de ce siècle, un homme qui associa son nom à cette absurdité, un certain Gaspard Languenhaert, originaire de la république de Hollande. Il était si beau, dit-on, et si bien tourné que les femmes seules eussent suffi à assurer son succès à Paris, mais la philosophie était sa vraie maîtresse et il voulut s'illustrer par une doctrine. Teinté de philosophie anglaise, assez pour saisir les problèmes, trop peu pour les résoudre, il partait de quelques remarques acceptables, dont il tirait des conséquences invraisemblables. Ainsi, disait-il, soit que je m'élève jusque dans les nues, soit que je descende dans les abîmes, je ne sors point de moi-même, et ce n'est jamais que ma propre pensée que j'aperçois. Donc, le monde n'existe pas en soi, mais en moi. Donc, la vie n'est que mon rêve. Donc, je suis à moi seul toute la réalité...
Au dire des contemporains, ce jeune homme passa allègrement du soupçon légitime porté sur les limites de notre connaissance à cette affirmation que les choses n'étaient qu'en lui, que par et pour lui. Ainsi allait-il par les salons, recherchant une compagnie nombreuse pour proclamer qu'il était seul au monde, poursuivant ses interlocuteurs pour leur expliquer qu'ils n'existaient pas, soutenant, le verre à la main, que la matière était une hypothèse inutile, parlant, pérorant, argumentant, attaché aux pas de tous les mondains pour affirmer que lui seul était assuré d'être, et que la survie de l'univers demeurait accrochée à son bon vouloir. On appréciait sa bonne mine, on s'amusa de ses discours, il devint, le temps d'une saison, l'original indispensable à tout salon. Mais le bon sens lui retira bientôt l'oreille que la curiosité lui avait prêtée. Son succès fut bref. On le soupçonna d'être sincère, c'est-à-dire fou, et les bons esprits le rejetèrent.
La suite prouva qu'on l'avait bien jugé, car, exclu du monde, il alla fonder une Secte des Égoïstes pour pouvoir répéter ses délires. Chaque semaine, pendant quelques années, se réunit, au village de Montmartre, un groupe d'individus qui, chacun, se croyait seul et à lui seul tout l'univers. Que pouvaient-ils se dire? Ou'ils parlassent, c'est probable, mais s'entendirent-ils jamais ? La Secte des Egoïstes, faute d'élèves, dut fermer; Gaspard Languenhaert publia un Essai d'une métaphysique nouvelle. sans lecteurs, sans audience, et se trouva de nouveau seul. Mais pour lui, sans doute, quelle importance ?
Il mourut vite, à Paris, en 1736, de l'absorption d'une trop forte dose d'opium, sans doute lassé de porter le monde sur ses épaules. Il n'eut aucune influencé sur ses contemporains, non plus que sur la postérité.
Mais n'aurait-il pas été contradictoire avec sa doctrine même qu'il en eût?
J'étais émerveillé.
Ainsi un homme, un jour, dans l'histoire du monde, avait théorisé ce que j'éprouvais si souvent, ce sentiment qui m'avait gagné tout à l'heure... l'impression nauséeuse que les autres et les choses n'existaient pas... l'idée d'être la seule conscience vivante, perdue au milieu d'un univers de songes... ce doute, ce doute moite, cotonneux, envahissant, qui vide le réel de sa réalité...
Je regardai autour de moi. Les crânes n'avaient rien remarqué de ma joie.
Je bondis aux souterrains. J'avais besoin d'en savoir plus. Il me fallait le livre, cet Essai d'une métaphysique nouvelle.
Ma fatigue s'était évanouie, je remuai des 12 mètres de fiches, soulevai des kilos d'index, retrouvai des yeux pour scruter les microfilms, j'appelai les bibliothécaires à ma rescousse... Je devais tout savoir sur Gaspard Languenhaert".
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