10.06.2008
Woody Allen - L'erreur est humaine

La couverture est à l’image du livre : renversante !
Voilà une lecture qui peut faire perdre tout bon sens tant l’absurde y est omniprésent. Dans chacune de ces 18 nouvelles, il part d’un postulat plausible et surprenant (des difficultés à inscrire son fils de trois ans dans la meilleure école maternelle de Manhattan, un vendeur de prières sur E-Bay, le kidnapping d’une doublure de star au sud de l’Inde, le chantage d’une nounou qui s’apprête à publier un livre sur les travers de sa famille d’accueil …). Ce sont souvent des entrefilets du New-York Times qui sont prétextes à ses envolées. Car, souvent les situations dérapent. La vraisemblance n’est plus de mise. On quitte la réalité, la normalité pour le bizarre, le grotesque, le délire total. Ainsi, la prise de bec au procès Disney est un grand moment de loufoquerie. Au delà, on peut y voir une dénonciation des dérives de l’industrie hollywoodienne.
Il est surprenant de constater que ce cinéaste surdoué et prolifique (son prochain film tourné à Barcelone et présenté à Cannes n’est pas encore sorti que déjà, il entreprend un nouveau tournage, cette fois à ... Paris !) est tout aussi inventif une plume à la main. Quand certains livres (comme le « magasin des suicides » de Jean Teulé, lu récemment, partent du postulat d’une idée originale qu’ils développent sur un livre entier, ici, chaque page est pleines de pistes, de création dont on pourrait tirer un début d’idée de scénario.
Les nouvelles sont inégales, certaines un peu ratées (le figurant ravi, par exemple), mais à Woody Allen, on pardonne tout. De plus, il prévient : « l’erreur est humaine ».
Une de mes nouvelles préférées est « ainsi mangeait Zarathoustra » :
Extrait :
« Rien ne vaut la découverte d'une œuvre inédite d'un grand penseur pour mettre en ébullition la communauté intellectuelle et provoquer chez les universitaires un émoi comparable à l'agitation visible dans une goutte d'eau observée au microscope. Lors d'un récent voyage à Heidelberg, où je m'étais rendu afin d'acquérir de précieuses cicatrices de duels datant du dix-neuvième siècle, je suis justement tombé sur un tel trésor. Qui eût cru qu'il existât un ouvrage tel que Mes secrets minceur, par Friedrich Nietzsche ? Si l'authenticité de l'ouvrage peut paraître douteuse, la plupart de ceux qui l'ont étudié s'accordent à dire qu'aucun autre philosophe occidental a été si près de réconcilier Platon et Montignac. Ci-dessous, quelques morceaux de choix.
La graisse est en soi une substance ou l'essence d'une substance, voire l'Idée de la substance de cette essence. Tout le problème, c'est quand elle commence à s'accumuler sur vos hanches. Parmi les présocratiques, Zenon considéra que ce poids était une illusion et que l'homme aurait beau manger tant qu'il voudrait, il ne serait jamais aussi gras que celui qui ne fait jamais de pompes le matin. La quête d'un corps idéal était une obsession chez les Athéniens. Dans une pièce d'Eschyle qui n'a pas été retrouvée, Clytemnestre rompt son vœu de jeûne entre les repas et s'arrache les yeux quand elle se rend compte qu'elle ne rentre plus dans son maillot de bain.
Il faudra attendre l'esprit d'Aristote pour que la question du poids soit formulée en termes scientifiques. Dans un premier fragment de l'Éthique, il établit que la circonférence d'un homme s'obtient en multipliant son tour de taille par pi. Ce concept fera autorité au Moyen Âge, jusqu'à ce que Thomas d'Aquin traduise bon nombre de menus en latin et que s'ouvre le premier bar à huîtres vraiment bon. À l'époque, l'Église voyait encore d'un mauvais œil les dîners au restaurant, et confier les clés de son auto à un voiturier était considéré comme un péché véniel.
Comme nous le savons, Rome a pendant des siècles considéré le sandwich braisé à la dinde sauce hot comme le summum de la transgression ; de nombreux sandwichs ont pendant des siècles été privés de sauce hot et n'ont eu droit de s'embraser à nouveau qu'après la Réforme. Les tableaux religieux du quatorzième siècle représentaient initialement des scènes de damnation où des individus en surcharge pondérale erraient en enfer, condamnés à se nourrir de salades et de yaourts. Les Espagnols se révélèrent particulièrement cruels : pendant l'Inquisition, un homme pouvait être condamné à mort pour avoir farci des avocats avec des miettes de crabe.
Aucun philosophe n'a pu résoudre la question de la culpabilité associée à la prise de poids, jusqu'à ce que Descartes fasse la distinction entre l'esprit et le corps, permettant au corps de se gaver tandis que l'esprit se disait : « Je pense, donc c'est pas moi. » La grande question philosophique subsiste : si la vie n'a pas de sens, que faire de la soupe aux pâtes alphabet ? C'est Leibniz qui le premier a affirmé que la graisse consistait en monades. Leibniz eut beau suivre un régime et faire de l'exercice, il ne parvint jamais à se débarrasser de ses monades - du moins pas de celles qui lui collaient aux cuisses. Spinoza en revanche, se nourrissait frugalement car il était persuadé que Dieu existait en toute chose, et il est intimidant de dévorer un knish si on est persuadé de verser de la moutarde à la louche sur la Cause Immanente de Toute Chose.
Existe-t-il une relation entre un régime alimentaire sain et le génie de la création ? Un simple coup d'œil au compositeur Richard Wagner suffit à voir qu'il a un sacré coup de fourchette. Frites, fromage grillé, nachos - fichtre, son appétit est sans limite, et pourtant sa musique est sublime. Cosima, sa femme, elle aussi aime la bonne chère, mais au moins elle fait son jogging quotidien. Dans une scène extraite de sa tétralogie du Ring, Siegfried décide d'aller dîner avec les jeunes filles du Rhin et s'enfile héroïquement un bœuf, deux douzaines de volailles, plusieurs roues de fromage et quinze fûts de bière. Là-dessus, la note arrive, et il n'a pas assez pour payer. La conclusion qui s'impose est que dans la vie on n'a droit qu'à un seul plat d'accompagnement : il faut choisir entre le coleslaw et la salade de pommes de terre. Le choix doit être fait dans la terreur, en sachant que non seulement notre temps sur cette planète est compté mais qu'en outre la plupart des cuisines ferment à vingt-deux heures ».
Il sait tout faire cet homme, écrire, filmer, jouer du jazz et même danser !
23:53 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : woody allen, l'erreur est humaine, livre, critique, absurde, nouvelles, woody





















Commentaires
C'est justement le livre que je me suis acheté pour partir! Je suis rassurée de lire un avis positif dessus! Et merci pour cet extrait de "Tout le monde dit I love you", que j'adore (surtout cette chanson d'ailleurs) et cette scène tellement pleine d'humour et de tendresse.
Ecrit par : Natural Born blonde | 16.06.2008
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