21.09.2009

Jon Krakauer – into the wild

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Sous-titré « voyage au bout de la solitude », ce récit tente de comprendre pourquoi Christopher Mac Candless, jeune étudiant talentueux, quitte son entourage, change de nom, fait don de ses 24 000 dollars d’économie et prend la route un beau matin. Après des mois d’errance à travers les grands espaces américains, il abandonne sa voiture, brule ses derniers dollars, fait du stop et s’enfonce dans une région vierge et inhabitée d’Alaska où il vivra quatre mois de solitude et de survie avant de s’éteindre d’inanition.


Etait-ce un geste fou, une bravade naïve contre un avenir tracé et des parents conformistes ? Quelles étaient ses motivations ? Krakauer puise dans sa propre expérience d’aventurier de l’extrême pour tenter d’apporter quelques lumières.


L’extrait suivant résume sa philosophie.

Le « super clochard » comme il se surnomme, écrit à un compagnon de route de 81 ans rencontré au hasard de son périple.


Salut Ron,
Ici Alex. Ça fait maintenant presque deux semaines que je travaille ici, à Carthage, dans le Dakota du Sud. Je suis arrivé trois jours après que nous nous sommes quittés à Grand Junction dans le Colorado. J'espère que tu as pu retourner à Salton City sans trop de problèmes. J'aime beaucoup travailler ici et tout se passe bien. Le temps n 'est pas mauvais, beaucoup de journées sont étonnamment douces. Certains fermiers vont même déjà sur leurs champs. Il doit commencer à faire plutôt chaud actuellement dans le sud de la Californie. Je me demande s'il y a une chance que tu sois sorti pour aller voir combien de gens se sont rassemblés pour l’Arc-en-ciel du 20 mars aux sources chaudes. Ils ont dû bien s'amuser, mais je ne pense pas que tu comprennes vraiment ce genre de personnes

Je ne vais pas rester très longtemps dans le Dakota du Sud. Mon ami Wayne veut que je continu à travailler sur le silo à céréales pendant tout le mois de mai et qu’ensuite je parte moissonner avec lui tout l'été. Mais mon âme est tournée toute entière vers mon odyssée en Alaska et j'espère me mettre en route avant le 15 avril. Cela veut dire que je vais partit bientôt. Il faudrait que tu réexpédies le courrier que j'ai pu recevoir à l'adresse indiquée plus bas.

Ron, j'ai vraiment apprécié l'aide que tu m'as apportée et le temps que nous avons passé ensemble J'espère que tu ne seras pas trop déprimé par notre séparation. Il peut s'écouler beaucoup de temps avant que nous nous revoyions. Mais si je sors en un seul morceau de ce pari en Alaska, tu auras de mes nouvelles. J'aimerais te redonner ce conseil encore une fois : je pense que tu devrais changer radicalement ton style de vie et te mettre à faire courageusement des choses que tu n’aurais jamais pensé faire, ou que tu as trop hésité à essayer. Il y a tant de gens qui ne sont pas heureux et qui, pourtant, ne prendront pas l'initiative de changer leur situation parce qu'ils sont conditionnés à vivre dans la sécurité, le conformisme et le conservatisme, toutes choses qui semblent apporter la paix de l'esprit, mais rien n'est plus nuisible à l'esprit aventureux d'un homme qu'un avenir assuré. Le noyau central de l'esprit vivant d'un homme, c'est sa passion pour l'aventure. La joie de vivre vient de nos expériences nouvelles et donc il n'y a pas de plus grande joie qu'un horizon éternellement changeant, qu'un soleil chaque jour nouveau et différent. Si tu veux obtenir plus de la vie, Ron, il faut perdre ton inclination à la sécurité monotone et adopter un mode de vie désordonné qui dans un premier temps te paraîtra insensé. Mais une fois que tu seras habitué à une telle vie, tu verras sa véritable signification et son incroyable beauté. En bref, Ron, quitte Salton City et prends la route. Je l'assure que tu seras très content de l'avoir fait. Mais j'ai bien peur que tu ne tiennes pas compte de mon conseil. Tu me crois têtu mais tu l'es encore plus que moi. Tu avais la chance merveilleuse pendant ton voyage de retour de voir l'un des plus beaux sites du monde, le Grand Canyon, que chaque Américain devrait voir au moins une fois dans sa vie. Mais, pour quelque raison qui m'est incompréhensible, tu ne désirais qu'une chose : te précipiter chez toi aussi vite que possible et retrouver la même situation que tu vois quotidiennement, jour après jour. J'ai bien peur qu'à l'avenir tu suives cette même tendance et qu'ainsi tu ne découvres pas toutes les choses merveilleuses que Dieu a disposées à notre intention autour de nous. Ne t'établis pas à un seul endroit. Déplace-toi, sois un nomade, que chaque jour t'offre un nouvel horizon. Tu as encore beaucoup de temps à vivre, Ron, et ce serait une honte de ne pas saisir l'occasion de révolutionner ta vie pour entrer dans un champ d'expérience entièrement nouveau.
Si tu penses que la joie vient seulement ou principalement des relations humaines, tu te trompes. Dieu l'a disposée tout autour de nous. Elle est dans toute chose que nous pouvons connaître. Il faut seulement que nous ayons le courage de tourner le dos à nos habitudes et de nous engager dans une façon de vivre non conventionnelle.


L’adaptation cinéma de Sean Penn est fidèle à l’esprit du livre qui reprend les thèmes de liberté et d’errance de « sur la route » de Kerouak mais en proposant une version plus accessible, plus contemporaine et moins opiacée.
« Into the wild » avec ses citations préférées des livres de chevet du « super clochard » ravive l’idéalisme de la jeunesse, la soif de pureté, d’absolu, de nature et de solitude.

A lire dans le métro en écoutant Karen Dalton.

15.03.2009

Les naufragés de l’île Tromelin – Irène Frain

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Dès l’avant propos, l’auteur prévient du consciencieux travail de recherche qui a précédé la rédaction de ce livre. Max Guérout a « patiemment recensé la plupart des documents d’archives concernant le naufrage de l’Utile ». Puis a rêvé qu’un « écrivain, par la grâce d’un récit, donne vie à cette masse d’archives et d’objets qu’il venait d’arracher à l’ensablement de l’oubli ».

C’est donc une rencontre entre l’écrivain Irène Frain et l’historien Max Guérout qui servira de déclencheur à ce récit. Nous sommes en 1761, le trafic d’esclaves vient d’être interdit. Pourtant un capitaine décide de braver l’interdiction et embarque dans ses cales une cargaison clandestine d’esclaves. Malgré les talents de navigateurs du capitaine, l’approximation des cartes de l’époque et la malchance font s’échouer en pleine nuit son navire, l’Utile, sur un minuscule îlot de l’Océan Indien : l’île Tromelin. Au petit matin, les rescapés découvrent qu’ils sont prisonniers d’une minuscule bande de terre, un confetti posé au milieu de l’océan. Comment vont-ils s’organiser pour subsister ? Et plus étonnant encore, comment certains d’entre eux vont-ils réussir à s’échapper ? Il faudra de la discipline et l’ingéniosité des hommes, la science de construction de vaisseau maritime et l’ardeur au travail des esclaves pour réussir l’impossible. Malgré le succès de la construction, il faut vite se rendre à l’évidence: l’embarcation ne pourra contenir tous les hommes, femmes et enfants présents sur l’île. Les esclaves sont donc abandonnés avec une promesse du capitaine de venir les chercher dès qu’il le pourra.

L’histoire est passionnante et dès les premières pages, je me suis senti embarqué par le souffle du vent, à partager le quotidien de l’Utile au milieu d’hommes rudes et déterminés. La force de ce livre est la précision avec laquelle les faits sont relatés au détriment parfois des codes plus classiques du roman. Le souci de relater avec exactitude cette histoire a parfois occulté l’épaisseur des caractères de ses protagonistes et par là même, limité l’empathie que j’aurai pu éprouver à leur encontre. Il en demeure un vrai plaisir de lecture et la dernière page refermée, l’inévitable question : et moi, qu’aurai-je fait si, comme eux, j’avais été prisonnier de cette île ?


Extrait:

Saisissement. C'est l'île. Le vent. Le blanc du roc au sommet de la plage. La frappe indéfinie des lames. L'assommoir du soleil.

Les yeux s'écarquillent puis s'enfoncent, les jambes flageolent, l'échiné lâche. Un à un, les corps s'écroulent. Noirs ou blancs, ils réclament à la terre le répit qu'elle a toujours su leur offrir. L'accueil, le refuge, la matrice.

Quelques minutes plus tard, l'évidence s'abat : ils ne les trouveront pas. La nuque s'affaisse, le souffle manque, un peut cri déchire les bronches, on renonce. En condamné, on se livre à la massue du soleil.

Quelquefois des têtes se relèvent. Un œil cherche, de droite et de gauche, un autre œil. Pour y découvrir le néant. Une fois de plus, on s'effondre. En lâchant, incontrôlable, le petit cri. Parfois aussi, par extraordinaire, le regard parvient à s'enfuir du côté de la mer. Il bute aussitôt sur le rempart des lames. Impossible de voir au-delà de la première déferlante, là où est allée se ficher l'ancre du navire, à une vingtaine de mètres de la plage.

L'œil, par réflexe, revient alors du côté des sables, tente de mesurer l'étendue de l'île. Et nouvel écrasement : si L'Utile avait fait voile un peu plus au sud, il ne serait jamais parti par le fond.



13.02.2009

Last exit to Brest – Claude Bathany

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Métailié, 2007. 140 p

Brest, son port, sa rade, ses bars. Evoluant dans cet univers du bout du monde, le personnage central de ce court roman est confronté à une série de meurtres dont le point commun semble être le célèbre groupe brestois « last exit to Brest ». Chacun des membres qui composent le combo est décrit dans un chapitre. L’occasion de se délecter d’une tranche de vie à travers l’évocation de ses marginaux dont l’espérance de vie semble aussi courte que la tranche du livre. Les chapitres se closent par un extrait d’article du journal local, Le Télégramme, relatant un nouveau meurtre.
Décousue au départ, l’intrigue se ressert au fil des pages. On découvre des liens entre les protagonistes issus d’univers différents.
Le ton employé est proche de celui des dialogues écrit par Audiard : fleuri et drôle, imagé et efficace. Ce ton particulier est le principal attrait de « last exit to Brest ». Passé la surprise, je me suis habitué au style de l’auteur même s’il en rend la lecture parfois peu fluide. Au détour d’un paragraphe, j’ai découvert de véritables pépites, des perles d’expressions mémorables comme :
« J’étais assez lucide pour prendre le volant, mais en cas de contrôle biniou, je risquais les fausses notes : je ne me sentais pas l’âme musicienne. »
Ou
« Je tise un peu mais sans arborer sur le pif, le macaron officiel des vieux crabes de l’Arsouille. »

Il y a le titre, bel hommage à Hubert Selby Jr. Il y a le décor également que l’on appréciera d’autant plus que l’on connaît les rues pluvieuses de la cité du Ponant, ses bars bondés et bruyants, son ambiance chaleureuse et ses façades grises qui virent au noir les jours de pluie.

Il y a le rock, omniprésent, dont le rythme accompagne la lecture. Un truc de barbares pour certains, une raison de vivre pour d’autre, comme Alban Le Gall, le narrateur, gardien de sécurité, homosexuel aux amours difficiles, confident et manager du groupe. Un type comme on en a souvent croisé dans les arrières salles des bars brestois.

Et pour ceux qui souhaiteraient tout savoir du rock à Brest, il y a le livre d'Olivier Polard (par ailleurs membre du jury du concours d'écriture de nouvelles Rock).

11.01.2009

Dérive sanglante - William G. Tapply

Il y a 5 ans, Calhoun a eu un grave accident (la foudre lui est tombée dessus) qui lui a fait perdre la mémoire et oublier toute trace de sa vie passée. Depuis, il tente de refaire sa vie. Il s'est construit une cabane au fond des bois du Maine. Il a également trouvé un emploi qui correspond à sa passion: il guide les touristes qui veulent pécher dans la région. Jusqu'au jour où Lyle, son meilleur ami et guide comme lui, est tué lors d'une journée de pêche. Calhoun tente alors de découvrir ce qui a pu se passer. Alors qu'il mène l'enquête avec son complice, le Shérif du comté, il retrouve d'anciens réflexes, sans doute issus de son passé.

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Les personnages sont attachants et même si l'expression est trés (trop?) utilisée, on se laisse vraiment embarquer dans l'univers de l'auteur. Entre ces pages, un aller simple vers les grands espaces du Maine, les berges des rivières d'où l'on observe les truites sauvages, sans s'ennuyer un instant. Ce livre fut finaliste du grand prix des lectrices de Elle 2008.
Casco Bay, la suite de ces aventures est déjà sortie et, c'est certain, ce livre est le début d'une série et Stoney Calhoun continuera à nous faire vivre de belles aventures !

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A travers ce livre, j'ai découvert également les éditions Gallmeister qui se consacrent à la littérature de l'Ouest américain. La collection Americana, dirigée par Philippe Beyvin, est une collection de littérature de la contestation et de la critique du rêve américain.
La collection Nature Writing fait la part belle à la description des grands espaces américains. C'est la traduction française d'un courant majeur aux Etats-Unis.
"Cette littérature du Grand Dehors, au parfum d'aventure et au goût de voyage, s'exprime sous les formes les plus diverses (romans, récits, nouvelles, policiers) et fait partie intégrante de la culture populaire américaine".
Une vraie bouffée d'air frais pour tous les citadins et une littérature fabuleuse pour voyager sous la couette !

03.01.2009

Si par une nuit d’hiver , extrait

Un extrait de "Si par une nuit d’hiver un voyageur" d’Italo Calvino qui incite plus que tout autre au plaisir de la lecture:

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Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer : de l’autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t’entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t’ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu’ils te laisseront en paix.

Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l’envers, évidemment.

Il n’est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c’était l’habitude. C’est ainsi qu’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval : et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture.

Bien, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, pose les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, le piano, la mappemonde. Mais, d’abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l’autre.

Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.

Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

Source : Calvino (Italo), Si par une nuit d'hiver un voyageur, trad. par Danièle Sallenave et François Wahl, Paris, Seuil, coll. « Points Romans », 1995.

21.12.2008

Antonio Lobo Antunes – livres de chroniques volume I, II, III

C’est impressionnant comme le fado peut immédiatement plonger l’auditeur dans un état de profonde mélancolie. Il en est de même pour ces courtes nouvelles et chroniques des trois recueils d’Antonio Lobo Antunes.
L’évocation du passé est la matière première principale de ces ouvrages : une journée de carnaval, les fêtes foraines, l’évocation de son grand-père sourd, des voisins, de ses tantes bigotes, la peur de vieillir, le temps qui passe, la solitude des autres, la sienne.

On devine que certaines de ces chroniques font appel aux souvenirs d’enfance de l’auteur, d’autres sont directement inspirées par son environnement mêlé à l’imagination de Lobo Antunes. Tout à tour, l’auteur rêve, songe, se rappelle des amis perdus, s’attendrit, se moque gentiment.

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Parues chaque semaine dans un grand quotidien de Lisbonne, ces « fables et paraboles qui ont les propriétés et les charmes des maquettes d'un édifice, en ce sens qu'elles nous permettent d'apprécier sous d'autres angles l'œuvre et le talent du grand romancier » (présentation de l'éditeur) décrivent avec ironie, humour et tendresse notre quotidien et ses petits riens.
Elles

Il est difficile d’isoler un de ces 3 volumes tant ils forment un ensemble à la fois disparate et cohérent. C’est à peine si, arrivé à la fin du 3ème volume, on commence à entrevoir les ficelles : répétitions de certaines formules, évocations récurrentes de certains souvenirs (Sandokan, …).



J’ai dévoré chacun de ces textes avec gourmandise, en dégustant avec délectation chaque phrase, en savourant chaque mot. J’ai même soûlé mon entourage en leur lisant à voix haute des passages annotés.

Non, ne bougez pas, restez encore un peu. Vous n’y échapperez pas. Ecoutez : « (…) j’ai de nouveau retrouvé l’odeur et les bruits de l’hôpital, cette lumière de gaze blanche dans laquelle les infirmières glissent comme des cygnes et qui m’exaltait du temps où j’étais interne, ce silence caoutchouteux, ces éclats métalliques, ces gens qui parlent à voix basse comme dans une église, cette solidarité de la tristesse au fond des salles d’attente, ces couloirs interminables, ce rituel terrifiant de solennité auquel j’assiste avec un sourire tremblant dont je me sers comme d’une canne, courage postiche qui dissimule mal la peur ».

Allez, restez encore un peu. Lorsqu’il se balade dans une fête foraine, il décrit : « Outre ces étudiants que personne ne fusille à mon grand étonnement, des essaims de Claudia adolescentes, les doigts chargés de bagues de pacotille, embrassent leur petit copain à queue de cheval dans une ardeur gluante de frite et de graisse de poulet. Pas un Romeo sans tatouage, ni boucle d’oreille, pas un qui ne réponde à la tendresse de sa Claudia respective par des coups de coude et des heurts voluptueux, qu’elles récompensent par un redoublement de papouilles luisantes de margarine ».

Bon, je ne vais pas citer le contenu de chacun des 3 livres de chroniques ainsi, juste vous donner un précieux conseil : lisez les !

07.12.2008

Angie ou les douze mesures d'un blues de David Mc Neil

L’auteur mène une vie de bohème, de « clochard de luxe » dans le Paris du début des années 60, il joue de la guitare dans un club parisien mais celui-ci brûle. Il part alors tenter sa chance à Bruxelles.
Un chantier désert, un tas de cailloux et un type qui fait du stop. Une Roll Royce blanche s’arrête. La providence lui envoie le célèbre jouer de blues, Memphis Slim, dont il devient le « road manager » ou roadie, l’homme à tout faire. Il suivra ainsi la célèbre revue Chicago Blues Festival à travers l’Europe. Ils sont tous là, Willie Dixon, Champion» Jack Dupree, Brownie McGHEE.

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Ces personnages réels décrits dans ce livre prennent vie après des années passées sous le verre du cadre qui orne mon bureau. Non, cela date d’encore plus loin. Mes parents dénichèrent un vinyle aux puces, une compilation du Chicago Blues Festival avec cette pochette en noir et blanc qui m’accompagne depuis toujours. Sur ma première platine disque, Phillips. Puis, je rachetais le CD. Un disque d’une vie qui colle à la peau. Et tous ces personnages qui hantèrent mon imaginaire se matérialisent entre ces pages. Enfin. La rencontre. Ils sont bruyants, aiment l’alcool, la fête, la musique. Ils s’animent tout droit sorti de cette pochette jaunie par le temps.

Dans ce livre aux phrases courtes et précises, l’auteur, également compositeur pour Souchon, Dutronc ou Julien Clerc, décrit le quotidien de la tournée européenne de ces pionniers du blues. Dernier sursaut de popularité pour une musique qui engendre le sacre du rock et dont nous découvrons les débuts d’un groupe de dignes représentants : les Rolling Stones.

Qui est cette Angie qui donne son nom au titre de ce livre ? La même selon l’auteur que celle qui inspira le célèbre titre des Rolling Stones. A moins que ce soit le titre des Stones qui inspira le livre. La question demeure entière sur l’identité de cette Angie. Serait-ce la fille de Keith Richards comme celui-ci l’affirme ? L’ex femme de David Bowie qui dans son autobiographie accrédite cette version par les relations étroites qu’elle entretenait avec Jagger et Richards ?
L’Angie décrite dans le livre de Mc Neil est une belle femme, toujours aux côtés de Memphis Slim dont le jeune narrateur tombe amoureux. Comme pour la chanson, on ne sait pas vraiment qui est cette créature parfaite ? Quels sont ses liens avec le chanteur de blues ?




Extraits :

"Et si Paul programme surtout beaucoup de jazz, il n'est pas sectaire du moment que le gars à un moment donné, interprète Ice Cream, sa chanson favorite, ça donne à peu près ça:
Ice Cream
You scream
Everybody screams for ice-cream...

(...) ce fameux ice cream nous vient je crois bien de Tin Pan Alley, il faudra un jour que je demande ça à More, le joueur de washboard et batteur des Haricots Rouges, un groupe de musique de New-Orleans qui fait un tabac en ville ces jours ci"

"Ce soir, nous avons le plaisir d'accueillir l'ambassadeur des Etats-Unis, nous respectons son anonymat mais Memphis veut quand même lui dédier une chanson ..."
L'homme a l'air gêné du gamin qu'on surprend à tremper son doigt dans le pot de confiture. Pol braque une poursuite sur notre ambassadeur que les gens applaudissent, il doit se lever, le "métier" du parfait diplomate reprend vite le dessus, il se sort très bien de cet exercice, saluant l'assistance dans son rond de lumière. Memphis pose alors les mains sur son clavier.
"Je voudrais ce soir dédier cette chanson aux ambassadeurs qui nous représentent à travers le monde, la chanson s'appelle If you see Kay ..."
Les gens applaudissent à nouveau, mais tous les anglophones hurlent de rire, Angie la première. Je me demande alors où peut être la blague … Puis c’est l’étincelle : « If you see Kay », épelé en anglais, ça donne FUCK… »

11.11.2008

Nathalie RHEIMS – Le chemin des sortilèges


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Nathalie RHEIMS – Le chemin des sortilèges

Un train ralentit et le narrateur s’en extrait. Elle veut retrouver un homme qu’elle n’a pas vu depuis dix ans, retiré, ne voulant plus voir personne. Le reste de l’histoire apparait par petites touches, à l’occasion d’un dialogue entre les deux personnages principaux. L’auteur suggère d’avantage qu’elle ne dit. Qui est cet homme prénommé Rolland ? Qui est cette narratrice ? Que sont-ils l’un pour l’autre ? On apprend que Rolland a connu sa mère quelques années plus tôt. Que s’est-il passé ensuite ?
Elle s’installe dans une maison mystérieuse où son hôte entreprend de l’aider à retrouver son passé. Pour cela, chaque jour, il lui propose de parcourir un conte, de ceux que l’on nous lit le soir durant notre jeunesse, Cendrillon, la petite sirène, le petit poucet…
Le récit se perd, se déforme, devient flou à l’image de sa narratrice, entre rêve (ou cauchemars) et réalité, passé et présent. On finit par perdre ses repaires, à envisager le rêve comme une trame narrative parallèle, à sortir du cadre comme l’on pourrait le faire lorsque l’on regarde un film de David Lynch. La dimension philosophique des contes apparaît alors et l’on se surprend à les déchiffrer, à les envisager avec de nouveaux yeux, ceux des adultes que nous sommes devenus.
Ces contes qui semblaient innocents se révèlent ici plein d’enseignements : les sept nains que Blanche-Neige abandonne pour le prince charmant ne sont-ils pas les sept aspects de l’homme qu’elle rejoint ? N’incarnent-ils pas « ce que l’humanité peut avoir d’aimable » ? La narratrice retrouve à la lecture de ces contes « la même exaltation enfantine, cette peur au fond de laquelle on aime se blottir, là où la terreur se mêle au rire ».
Sans didactisme, on suit le parcours psychanalytique sinueux imaginé par Rolland. Mais toutes les clefs de ce récit initiatique ne sont pas transmises et c’est à chaque lecteur de trouver « la pièce manquante du puzzle », de démêler l’écheveau du récit pour atteindre une fin surprenante, percer un secret qui ne prend forme qu’aux toutes dernières pages.

Extrait :
C’était la petite marchande d’allumettes. Depuis qu’Angèle me l’avait lu, le jour de mes huit ans, ce conte était mon préféré. Je ne me lassais pas de l’entendre. Chaque fois, cette histoire me replongeait dans une tristesse familière. Sans savoir pourquoi, je m’étais identifié à cette petite fille errant dans un monde hostile, j’avais pris sa place.
Lorsque enfant, on me posait des questions sur mes parents, ma famille, je pensais à son histoire. Pourquoi étais-je née dans cet univers factice ? J’étais sûre qu’à ma naissance, on m’avait échangée contre une autre. J’aurais dû être comme elle. Ne âs appartenir à ce monde qui m’effrayait.


Bande annonce du livre:


30.10.2008

Rawi Hage – De Niro’s game

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Edition Denoël et d’Ailleurs

Comment vit-on dans un pays durant une guerre civile ? Dans ce premier roman qui a reçu le prix des libraires du Québec, l’auteur, né au Liban, tente de répondre à cette question en décrivant le quotidien de deux amis d’enfance, Bassam et Georges, dans le Beyrouth ouest des années 1980, dévasté par la guerre. Bassam rêve de s’évader de son pays, de partir à Rome ou ailleurs, d’y emmener sa belle Rana. Il hante les rues dévastées par les bombes et s’amuse à braver le danger pour passer le temps.
Le quotidien est chaotique, incertain, la violence partout. On sort des flingues à toute occasion, fiers d’exhiber l’instrument, de communier ainsi avec la milice chrétienne dont les discours belliqueux attirent de plus en plus Georges.
Pourtant, la vie continue, malgré tout. Les communautés se côtoient, s’organisent, se déchirent. On suit pas à pas, au fil des pages, les deux compères dans leurs pérégrinations. Ils tentent de tromper l’ennui en s’adonnant à de minables larcins, en travaillant la nuit et en rêvant à des jours meilleurs en tirant sur un joint. Dans un ultime défi, les deux amis projettent de détourner la recette de la salle de jeu du casino de la ville.

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Malgré le sujet traité qui aurait pu s’y prêter, il n’y a pas ici de jugement, de condamnation, de dénonciation de l’aveuglement des hommes, de thèse à charge. La précision froide et cruelle des descriptions (voir l’extrait ci-dessous), la répétition des situations, la narration hachée, les phrases courtes, cyniques et percutantes : tout concoure à faire de la lecture de ce livre une plongée de l’intérieur dans cette période difficile du Liban et favoriser la compréhension de certains comportements.
L’auteur ne s’apitoie pas, le sentiment est induit et l’on devine que la période est trop dure pour se laisser aller. Ainsi lorsque Bassam perd sa mère, « après avoir jeté le premier grain de poussière sur le cercueil de ma mère, j’ai tourné les talons et je suis rentré à la maison, loin des litanies, de la fumée blanche de l’encens, des larmes ». Un livre fort, intense, à l’écriture magnifique pour mieux comprendre la folie des hommes et suivre le destin de deux d'entre eux, des personnages riches et complexes.

Extrait :
Le lendemain matin, j’avais rendez-vous avec Georges au coin de la rue, devant la boucherie Chahine. Des femmes faisaient la queue pour de la viande. A l’intérieur, des chèvres écorchées pendaient à des crochets. Viande rouge, viande blanche : elle tombait du ciel, coupée en morceaux, écrasée, martelée, découpée, hachée, enfournée dans des sacs en papier et tendue à des femmes qui attendaient leur tour, femmes en noir aux visage mélodramatiques et peinturlurés, affichant leur posture soumise de grenouille de bénitier, leurs expressions horrifiées, leur faim cannibale de chair crucifiée, leurs crampes menstruelles de saintes vierges, leurs positions hermétiques de castrées , à genoux, à la merci du couteau de bouchers incultes. Les couteux du boucher paradaient sur les murs jaunis, maculés. Des mouches à tête rouge virevoltaient alentour. Comme les bombardements avaient cessé, les femmes étaient sorties de leur trou pour aller chercher quelque chose à mettre sous les chicots de leur mari chômeur, de la viande tendre pour farcir leur ventre bedonnant.

07.10.2008

Elisabeth George – Le lieu du crime

Le quart de couverture prévient « D'emblée, le décor est planté : le manoir écossais de Westerbrae, à plusieurs kilomètres de toute habitation, est transformé en hôtel. Une troupe de comédiens de Londres répète sa nouvelle pièce, sous la direction du producteur Lord Stinhurst. Dès la première nuit : un meurtre! Les suspects sont pratiquement aussi nombreux que les personnes présentes. Chacun aurait eu une bonne raison de supprimer l'auteur de la pièce, Joy Sinclair, une femme pleine d'avenir. C'est dans une atmosphère terriblement lourde que l'inspecteur Lynley et son adjointe, Barbara Havers, vont mener leur enquête, mettant à jour scandales familiaux, rivalités théâtrales et attitudes passionnelles. L'enquête est d'autant plus difficile pour l'inspecteur que l'une de ses amies de coeur, Lady Helen, est étroitement mêlée au drame. C'est alors que l'homme à tout faire de l'hôtel est, à son tour, sauvagement assassiné.... »

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Des crimes, des personnages hauts en couleur, une intrigue complexe, le jeu des classes sociales entre un enquêteur issu de la noblesse (huitième comte d’Asherton) et sa collègue Barbara Havers, les ingrédients d’un polar au classicisme anglais digne d’Agatha Christie semblent réunis. Lors d’une répétition d’une pièce de théâtre, l’auteur est assassinée. L’occasion de découvrir des scandales familiaux, des rivalités ancestrales, des adultères consommés, des manipulations en haut lieu. Tout concourre à passer un agréable moment de lecture. Cette lecture fut pourtant laborieuse. Est-ce la volonté d’élever le roman policier à de la « vraie » littérature qui pousse sans doute l’auteur à se perdre (et moi avec) dans la subtilité des caractères des personnages ? J’ai souvent perdu le fil de l’intrigue, confondu les personnages, repris la lecture avec difficulté et éprouvé un grand ennui à la lecture de ce roman. Dommage, j’ai acheté du même auteur « un nid de mensonge » dont je n’ai pas le courage d’aborder les 817 pages.

Extrait :
Au premier abord, David Sydeham ne semblait pas le genre d'homme auquel une femme aussi célèbre que Joanna Ellacourt puisse rester mariée près de vingt ans. Lynley connaissait la version « conte de fées » de leur histoire, les fadaises que les feuilles de chou offrent en pâture à leurs clients pour lecture rapide dans le métro aux heures de pointe. Histoire plutôt banale, celle d'un jeune employé d'agence théâtrale de vingt-neuf ans, fils d'un ecclésiastique de campagne, avec pour seuls atouts un physique avantageux et une assurance inébranlable, qui avait découvert une jeune fille de dix-neuf ans originaire de Nottingham qui jouait les Ophélie dans un théâtre de troisième zone. Il l'avait persuadée de joindre son sort au sien, la sortant ainsi du milieu ouvrier sinistre dans lequel elle avait grandi, lui avait offert professeurs d'art dramatique et leçons de diction, l'avait accompagnée pas à pas dans sa carrière jusqu'à ce qu'elle se révèle la comédienne la plus prisée du pays, et sans jamais cesser de croire en elle.
Vingt ans plus tard, Sydeham était encore d'une beauté chargée de sensualité, mais une beauté décatie et une sensualité qui avait trop souvent pris le pas sur le reste, avec des conséquences malheureuses. Les premiers signes de la détérioration apparaissaient. La chair s'était amassée sous son menton, son visage et ses mains étaient nettement bouffis. Pas plus que les autres hommes de Wes-lerbrae, il n'avait eu le loisir de se raser ce matin-là, et son aspect en pâtissait. Une barbe drue lui assombrissait les joues, accentuant les cernes de ses yeux aux paupières lourdes. Pourtant, il avait l'art de s'habiller en tirant le meilleur parti de son aspect physique. Sa carrure de taureau était prise dans une chemise, une veste et des pantalons visiblement taillés sur mesure, qui sentaient l'argent, de même que sa montre et sa chevalière, qui étincela à la lueur du feu lorsqu'il s'assit dans le salon. Il s'était installé dans un confortable fauteuil plongé dans la pénombre, au fond de la pièce, remarqua Lynley, et non sur une chaise à haut dossier.
— Je ne suis pas sûr de très bien saisir votre rôle ici, ce week-end, entama Lynley, tandis que le sergent Havers fermait la porte et s'asseyait à la table.

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