10.05.2008
L’excitation du départ
A bien y réfléchir, je ne vois pas plus grand luxe que celui de ne pas être à ma place. Ne pas être dans les lieux habituels, sortir du cadre de la photo, s’éloigner des rives connues pour explorer de nouvelles contrées dont l’observation m’interroge. Je me compare à un passager clandestin qui s’immisce dans un voyage sans y être invité.
Bientôt le départ et il faut penser à ne rien oublier : brosse à dent, maillot de bain, livre, carnet d’écriture.
La mondialisation n’a pas tout envahi. Même si l’on se déplace de plus en plus, même si le brassage de population est de plus en plus important et que la notion d’ « étranger » devient souvent relative, je reste adepte de ce luxe de changer de lieu comme l’on change de peau.
Combien de générations avant nous ont pu ainsi voyager, découvrir de nouveaux horizons ? Pour ce qui me concerne, seule la génération de mes parents a voyagé avant moi. Mes ascendants ne disposaient qu’en petites quantités du temps libre et n’éprouvaient sans doute pas l’envie de crapahuter à travers le monde. Ils vivaient dans leur réalité, heureux, aucunement frustrés de leur statisme et satisfaits des récits des grands explorateurs qui nourrissaient leurs imaginaires et forgeaient leurs à priori. Quant à l’avenir, la raréfaction des ressources pétrolières et leur hausse tarifaire continuelle pourrait rendre onéreux les longs déplacements.
Chaque fois, c’est pareil. La proximité du départ me transporte et j’imagine, je fabule, j’envisage les prochains jours. Ce sont les zones d’ombre qui m’excitent, les plans galères, les programmes mal ficelés. Dès mes tous premiers voyages, je cherchais le sommeil la veille du départ. Dernière nuit dans mon lit, après …
L’inconnu.

Je me compare à mon modèle d’explorateur ultime : Tintin. Il paraît si à l’aise dans son château de Moulinsart au début et à la fin de ses aventures. Il faut ensuite aller sauver le monde, quitter son univers feutré pour les cimes enneigées du Tibet ou les cratères de la lune. Et quels que soient les périls encourus, les pays visités, il revient inévitablement à son point de départ, dans son univers familier dans le château des ancêtres de son ami, le capitaine Haddock. Seuls quelques discrets objets insolites, une statuette, un poignard, attestent de ses précédentes aventures. Tintin est aussi un explorateur de l’ancien temps, ancré dans ses certitudes, vaguement condescendant avec les indigènes, colonialiste et nourri de préjugés envers les « petits noirs » comme dans ses aventures au Congo. Sa présence apportait le « progrès », la civilisation, l’évangélisme auprès de populations locales. J’aimerai penser que je ne suis pas comme lui, m’écarter du modèle du petit blondinet en short et aux hautes chaussettes, de l’occidental aux poches pleines de monnaie que les populations locales viennent quémander et que l’on jette comme l’on jetterait des cacahuètes aux singes. Chacun dans son rôle. Le riche et le pauvre. Le donneur, le quémandeur. Suis-je réellement différent ?
Peut-être que vouloir céder au luxe de ne pas être à ma place, c’est aussi cela. Oter le costume de Tintin, ne plus me déguiser, être soi-même sans jouer les intrus et vouloir me fondre dans le décor ; mieux encore, en faire partie intégrante. Il ne s’agit plus de vivre de grandes aventures mais tenter, d’un point fixe, de comprendre l’environnement, ne pas y arriver car je n’aurai pas les clefs. Alors, je me contenterai d’éprouver, de ressentir.
Le simple déplacement n’est pas un voyage. Le fait d’aller d’un point à un autre correspond d’avantage à un trajet. L’uniformisation des zones urbaines, de la musique, de la nourriture, de certains usages permettent aux hommes d‘affaires pressés de se retrouver dans leur Moulinsart, dans chaque ville. La chaleur rassurante des couloirs d’hôtels moquettés, le goût uniforme des hamburgers spongieux, les affiches publicitaires pour les produits de beauté, tout concourre à une standardisation rassurante. Pour les autres, il y a les chemins de traverse, les rues d’à côté. Je me souviens d’un bistrot mal fréquenté à Portici, dans la baie de Naples ou d’une cantine pour Chicanos sur Miami Beach. Je fuyais le groupe, l’organisation de voyages professionnels trop bien huilés pour me mélanger et tenter de mieux comprendre la vie locale.
Chaque fois, c’est pareil. La proximité du voyage m’envahit, tel un vertige devant la profondeur de l’inconnu. Il y a ces quelques secondes d’éternité que l’on peut éprouver avant de sauter dans le vide, un élastique accroché au bout de ses chaussures. Je voyais mes camarades en bas, tous petits qui me criaient des mots que je pouvais pas comprendre. Les pieds à quelques centimètres du vide, les yeux fixant alternativement l‘horizon et l’espace me séparant du sol. On se dit que c’est contre nature et l’instinct de protection lutte pour empêcher cette folie. Le taux d’adrénaline monte. C’est ainsi que je ressens cette proximité du départ. A présent, il est temps de sauter, de quitter Moulinsart et de concrétiser mes envies d’ailleurs.
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17.03.2008
Italie
En ces jours de grisaille, j'ai retrouvé la suite des quartiers d’été du Castor en Ligurie, dans un petit village à flanc de montagne, perdu dans la forêt du domaine naturel des Cinqueterre. Pour y accéder, il faut suivre une route sinueuse et très étroite, klaxonner dans les virages, rouler la fenêtre ouverte pour mieux entendre les voitures pouvant venir en sens inverse et surtout prier pour ne pas croiser un de ces bus verts qui assurent la navette avec les villages environnants et qui foncent à toute allure.
16 :03
Nous entreprenons une excursion maritime au départ de La Spezia. Première étape à Portovenere, un des joyaux de la région. Le bateau qui assure la traversée, l’Albatros 1er, est rudimentaire et adapté à ces navettes courtes en eaux tranquiles. Sur le pont supérieur des bancs son disposés en rang d’oignon et permettent d’observer la baie de Spezia. Nous approchons d’un magnifique paquebot et l’on distingue deux formes blanches sur ses cheminées. Pour plaisanter, j’indique que l’on dirait les oreilles de Mickey. Puis, la distance diminuant, l’on distingue maintenant clairement les deux formes peintes sur les immenses cheminées. Il s’agit en effet bien du symbole Disney.
Nous quittons les façades colorées de Portovenere, enfer absolu des automobilistes, pour accoster sur une île qui lui fait face. Le site est exclusivement réservé aux populations militaires. Des plages entières sont gardées et surveillées, on y accepte que les familles de militaires. Sans trop savoir où nous allons, nous suivons un sentier qui plonge sous les pins parasols et semble longer l’île. Sur notre droite, une grande terrasse semble encore résonner des cris des générations d’enfants qui ont du y gouter. L’endroit semble habiter de toutes ces fournées de mioches, d’enfants de militaires qui y ont séjourné durant leurs vacances. On devine que ce monde est un peu terminé. Seules quelques sages familles jouent aux cartes à l’ombre des canisses. L’allée pierreuse se prolonge et j’hume l’odeur caractéristique des figuiers au soleil. Enfin, nous nous installons sur une plage de galets gris. La température de l’eau est agréable et nous observons la faune et la flore sous-marine qui peuple les fonds. Notre baignade nous a fait oublier l’heure et nous devons nous hâter pour rejoindre le dernier retour vers le continent sous peine de passer la nuit sur notre île. Il s’en faudra d’à peine deux minutes que nous jouions les Robinsons d’une nuit.
Lundi 13 août – 3ème jour du séjour
A notre arrivée à l’embarcadère de La Spezia, nous croisons l’énorme organisation du Disney Cruise, première traversée Disney en Méditerranée. Au départ de Barcelone, ils sillonnent durant 10 jours l’Espagne, l’Italie puis la France. Vêtues de rouge, les hôtesses Disney guident leurs passagers en escale qui observent d’un œil méfiant la population locale.
Mardi 14 Août
Ce matin, nous décidons de découvrir Pise et sa célèbre tour penchée. La route est plus longue que prévue et les problèmes gastriques de Louise nous obligent à nous arrêter régulièrement sur les aires des stations services. Finalement, la sortie Pise est en travaux et nous devons continuer. Nous décidons de partir découvrir Florence.
L’activité de la ville en fin de matinée nous change de la torpeur de Biassa. On s’active, les voitures investissent chaque parcelle de trottoir. L’Italie est très mal dotée en parking et l’on doit tourner et retourner au hasard des rues longtemps. Finalement, nous décidons de confier notre véhicule à un de ces petits garages de quartier qui pour le tarif prohibitif de 4 € de l’heure nous propose de garder notre voiture. Munie d’un plan, nous partons à la découverte des splendeurs de la cité florentine. Nous nous mêlons au flot de touristes ébahis devant les splendeurs de la capitale de la Toscane. Places monumentales, sculptures, églises, campanile, basiliques, fontaines, ponts, jardins, palais, tout y est enchanteur. J’ai lu que sur les 1000 plus grands artistes européens du second millénaire, 350 ont vécu ou travaillé à Florence. On a envie de tout voir, de tout connaitre du passé de cette ville si riche. Je me promets de lire « la passion Lippi » de Sophie Chauveau qui décrit de façon documentée l’histoire du peintre italien Fra Lippi et permet de se replonger dans l’ambiance de la renaissance italienne à Florence.
Mercredi 15 Août
Ce matin, les cloches ont sonné l’Ave Maria de bonne heure et suffisamment longtemps pour me donner un bon mal de crane. Dans l’étouffante chaleur moite de la chambre, les volets ouverts, les moustiquaires closes, dans un demi-sommeil, j’écoute. Les maisons sont collées les unes aux autres dans une véritable promiscuité auditive : les femmes levées de bonne heure actionnent les poulies des fils à linge qui grincent à l’unisson. On sort les faitouts, la radio grésille des airs populaires que les ménagères couvrent en sifflotant discrètement.
La maison que nous louons est habitée le reste de l’année. Ses habitants ont laissé leurs affaires personnelles et nous ressentons leur présence fantomatique avec le sentiment d’envahir un lieu privé, de violer une intimité.
Nous visitons Riomaggiore dont les maisons aux façades colorées s’ouvrent en demi-cercle sur un petit port de pêche toujours en activité malgré l’afflux massif de touristes. En remontant sa principale rue, nous assistons à une messe données pour la Sainte-Marie. La petite église est pleine de vieilles femmes habillées de noir, aux visages austères. On a installé dans la courette devant les portes ouvertes de l’église, des chaises pliantes et un haut-parleur qui diffuse les chants religieux. La solennité de la cérémonie tranche avec la douce insouciance des passants en maillot. Certains d’entre eux tentent d’apercevoir des fragments de la célébration en se pressant devant la porte.
Jeudi 16 Août
La grisaille du mois de juillet est oubliée. Le soleil tape fort … 27° …. 28° …. 29°. En ce milieu de journée, la gare de La Spezia semble vidée de ses voyageurs. Un Mac Do a remplacé le traditionnel buffet de la gare. Nous avons déjeuné dans un des plus vieux établissements de la ville, dont les hauts murs laissent apparaitre de vieilles pierres noircies. Au plafond, très haut, de lourdes pales brassent l’air tiède. Nous demandons la carte au patron. « La carte, c’est moi » nous répond-t-il dans un anglais parfait. Il nous propose les spécialités de la maison. Nous observons les vieilles photographies et cartes postales sous cadre qui ornent les murs et représentent la ville en des temps anciens. Les visages en noir et blanc de ces personnages du passé nous sourient à travers les âges, bien habillés, prenant le frais à la terrasse d’un café (de ce café ?). La vocation militaire du port ressurgit sur d’antiques représentations de gradés qui posent en uniforme, l’œil rieur devant l’objectif. C’est la situation géographique de la ville qui l’a fait passer de port de pêche à fabriquant d’armes, arsenal et port militaire depuis le début du 19ème siècle. En sortant, le patron sort du four une large tarte de couleur jaune. Il nous en propose un morceau. Après dégustation, on tente de découvrir les ingrédients de cette spécialité culinaire locale. Il nous semble reconnaître le goût d’œuf. C’est une erreur. A part la pate, ce ne sont que des légumes. Nous ne trouverons de cette tarte que dans cette ville, dans un de ces rares établissements qui perpétuent la tradition. C’est gras, chaud et bon.
Le train sur deux étages en direction des cinq terres est bondé d’un mélange de touristes et d’autochtones qui arborent des tenues de plage qui dénotent dans l’univers urbain de la gare. Comme à son habitude, le train part avec retard, dix minutes, normal sans doute. Personne ne semble remarquer ou s’offusquer de ce retard. La voie longe la côte et c’est une longue succession de tunnels qui nous prive de la vue maritime. A nos côtés, certains sont torse nu, d’autres en maillot. Chacun garde ses lunettes de soleil malgré l’obscurité des tunnels. La tendance est aux grands hublots fumés aux branches ornées des copies de logos des grands couturiers et achetées pour la plupart sur les marchés pour quelques euros.
Premier arrêt : Riomaggiore. Peu de monde descend et la foule s’agglutine sur le quai pour entrer dans notre wagon. On se pousse et je suis coincé près de la fenêtre. La chaleur du soleil qui tape sur la carlingue métallique rend l’atmosphère étouffante et l’habitacle encombré réveille ma claustrophobie. Enfin, nous stoppons à Vernazza, un autre village des Cinque Terre.
A flanc de montagne, le village voit défiler des hordes de touristes. Malgré cette invasion estivale, la vie locale ne semble pas trop dénaturée. Sur les bancs, à l’ombre, les vieux italiens observent le défilé des jeunes en short. Ils discutent sans se regarder, en parlant fort. Ils sont ici chez eux, habitués à tout ce vacarme. La rue centrale est bordée de boutiques de souvenirs, de restaurants, de bars, d’alimentations aux étals de fruits frais.
Elle débouche sur le port où une minuscule plage est envahie de corps à plat ventre dans une promiscuité souriante. Nous longeons un chemin derrière la plage pour tenter de nous poser plus loin sur des gros blocs de cailloux. La moindre parcelle est occupée, il faut continuer longtemps, longer la falaise, pour pouvoir trouver un rocher disponible pour poser nos fesses. La chaleur emmagasinée depuis le matin sur le granit chauffe nos arrière-trains. Au dessus de nous, une énorme inscription à la peinture bleue et rouge « Italia, campio del mundo 06 » orne la falaise, nous invitant à la plus grande modestie sur ces terres victorieuses de la France à la dernière coupe du monde de football. Plus au dessus, le train qui relie les Cinque terres continue ses navettes. Le chauffeur de la locomotive observe les baigneurs avant de rentrer la tête au dernier moment avant de s’engouffrer dans le tunnel. Sur les rochers, les femmes parlent entre elles sans discontinuer, un caquètement incessant ponctué de grands gestes des mains. Pas un seul instant de silence dans les conversations. L’une d’entre elle manque de cogner en glissant le long d’un rocher. Mue par un réflexe salvateur, elle plonge dans l’eau plutôt que de vouloir se rattraper. Les autres femmes s’arrêtent une nanoseconde de parler et reprennent de plus belle leur conversation en commentant l’incident.
Nous nous baignons dans l’eau claire, détachons des oursins de leur rocher pour les donner à manger aux poissons qui nous observons nager sous nos pieds.
A l’embarcadère, les vedettes qui relient le village à La Spezia accostent avec leur flot de touristes qui tentent à leur tour de s’agglutiner sur les blocs de roches. Rafraîchis par notre baignade, nous quittons notre base minérale et aussitôt les hommes et femmes en slip accourent pour occuper l’espace devenu libre.
Nous gouttons aux crèmes glacées dont nous nous fions d’avantage aux couleurs pastelles qu’à leur appellation italiennes pour faire nos choix de parfum. Puis, c’est le retour en train jusqu’à « La Spezia Central ». Le quartier de la gare comme dans la plupart des villes est un quartier populaire, de hauts immeubles sales, des cyclos dépouillés dont il ne reste que des carcasses arrimées aux poteaux par des chaînes rouillées. Nous sommes garées près d’un ancien cinéma, l’Odéon, dont on devine que l’heure de gloire est passée depuis bien des années. Le néon ne luit plus la nuit et les panneaux destinés à recueillir les affiches des productions italiennes des années 60 et 70 sont barrées de l’inscription « à vendre ».
En roulant sur la route étroite qui conduit à notre village, une grosse branche d’arbre barre la route, juste après un brusque virage. Je pile.
Aujourd’hui est célébré dans le monde le 30ème anniversaire de la mort d’Elvis, des milliers de fans éplorés se sont réunis devant les grilles mythiques de Graceland à Memphis. J’ai 40 ans aujourd’hui.
Vendredi 17 Août
Le temps est gris ce matin. La cloche a sonné 80 coups sur l’heure de midi. Nous avons craint l’orage mais c’est une lourde brume qui a envahi les hauteurs du village.
Mardi matin, vers 7 heures, des coups de tonnerre nous ont réveillés brusquement. Le vacarme de chaque explosion se répandait par écho à travers la plaine. Un déluge d’eau s’est abattu nous faisant craindre que la voiture, mal garée sur une pente escarpée, ne soit emportée par les flots.
Nous prenons le temps, nous initions à la « dolce vitta ». Nous avons appris la semaine dernière l’incendie des studios mythiques de Cinecitta à Rome, inaugurés il y a soixante dix ans par Mussolini. Les grands péplums comme « Quo Vadis » ou « Ben-Hur » y furent tournés. Fellini utilisa le studio 5 pour plusieurs de ses productions. Aujourd’hui, le site est principalement utilisé pour les scènes de rues de la série américaine « Rome ». L’âge d’or du cinéma italien semble loin et lorsque l’on évoque les grands acteurs de la péninsule, mon fils cite spontanément « Léonardo Di Caprio » et non Mastroianni, Vittorio Gassman ou Ugo Tognazzi.
La voisine âgée et à moitié sourde s’évertue à nous faire la conversation. Nous ne comprenons pas ce qu’elle nous dit et répondons selon l’intonation de ses questions « si » ou « no ». Un gros taon butine les fleurs roses planté dans un seau de plastique. Nous nous replions à l’intérieur de la maison sombre en refermant les portes. On attend quelques instants qu’il s’éloigne « avec le taon, tout s’en va » comme aurait pu chanter Léo Ferré.
C’est notre dernière journée sur le sol italien et nous sommes las de conduire. Nous choisissons d’ignorer Pise est sa fameuse tour et de découvrir la ville de la Spezia dont nous avons déjà parcouru les grandes artères. Pourtant, il nous semble que nous n’avons pas découvert tous les secrets de cette grande ville.
Nous découvrons un centre ville piétonnier commerçant. Le long de hautes arcades, les terrasses de café servent leurs expressos serrés. Sur les murs, de grandes lettres T indiquent la vente de cigarettes. Elles sont beaucoup moins taxées qu’en France : moins de 4 € le paquet alors qu’en France les prix se sont encore envolés.
Les boutiques rivalisent de charme et de bon goût. Les grands couturiers italiens sont exposés en bonne place dans les vitrines.
Nous passons devant un disquaire indépendant, un résistant qui expose des CD de Tiziano Ferro, Vasco et Bosé.
Nous faisons l’impasse sur le musée maritime pourtant chaudement recommandé dans la plupart des guides et seule véritable attraction de la ville. Nous errons le nez au vent dans les grandes allées. C’est ainsi que nous nous mêlons au flux des piétons sur le marché de la ville. Ce matin, les commerçants alimentaires ont investi les halles. C’est l’heure des balayeuses qui nettoient le sol dallé à grands coups de jets d’eau, elles déplacent les détritus qui jonchent la grande place. Les charrettes en bois qui servent d’étals sont garées le long d’un trottoir, elles s’étirent à l’ombre.
A cette heure de fin de matinée, il ne reste que des stands de vêtements et gadgets tenus par des asiatiques. Entre deux tentes, nous apercevons une belle église blanche. A l’entrée, une statue à l’effigie de Saint-Antoine de Padoue nous accueille, elle brille de mille feux. L’architecture de la Spezia mélange les époques et témoigne des différents styles. Ainsi, la façade du théâtre « civico » est d’inspiration art moderne. Le long du trottoir, une enfilade de scooters s’étire dans un désordre contrôlé. Si la ville est connue comme l’un des plus grands ports militaires de la péninsule, la présence des uniformes est discrète. La Spezia n’a pas de charme et ce sens, reste préservée et même authentique. Sa proximité de la mer et ses abords agréables en font une belle destination pour découvrir l’Italie. Au jeu des correspondances avec les villes françaises, la Spezia pourrait s’apprebter à Toulon alors que Portonvenere avec ses yachts et sa marina fait penser à Saint-Tropez.
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05.03.2008
Café matinal sous la neige
Il est des cafés matinaux comme des jours. Souvent égaux mais pas toujours. Prenez ce matin par exemple. La terrasse du Mont d’Arbois, près de Megève, en Haute-Savoie dans les Alpes. La neige n’est pas tombée depuis plusieurs semaines et l’arrivée des pistes laisse poindre ça et là des taches brunes, la terre qui pointe.
Megève, le 21ème arrondissement de Paris selon jean Cocteau, un habitué des lieux dont les œuvres ornent les murs du bar « les enfants terribles ». Ce bar est situé au rez-de-chaussée de l’hôtel Mont-Blanc, fréquenté à la fin de la guerre, par tout ce que Paris comptait d’intellectuels et d’artistes (Sagan, Bardot, Jean Marais, Line Renaud, Sacha Distel, Mistinguett,). C’est Jean Cocteau lui-même, alors qu’il tournait le film « les enfants terribles » eu l’idée de le nommer ainsi. Il porte depuis cette période le nom de l’une de ses œuvres les plus connues, qu’il écrivit en 17 jours, enfermé dans sa chambre, lors d’une cure de désintoxication.
En fait, un petit village différent, pittoresque le jour et qui s’illumine, une fois l’obscurité venue, pour ressembler aux rues de Disneyland avec ses calèches menées par des chevaux auxquels l’on accroché des cloches pour prévenir les piétons distraits et attirer le chaland. Elles sont menées par les rares agriculteurs qui sont restés sur la région et cette activité qui leur est réservée leur permet de survivre pendant l’hiver. Mener les têtes couronnées l’hiver et les têtes cornées l’été. Il y a les milles illuminations colorées qui illuminent les façades des hôtels de luxe. Le site fut popularisé dès 1910 lorsque la famille Rothschild décida d’en faire un lieu de villégiature et connut un fort essor touristique. Mais heureusement, malgré les flots de touristes, les rues ont préservé leur caractère de petit village montagnard traditionnel.
Enfin en vacances ! Peu importe finalement la hauteur de la couche neigeuse, l’essentiel n’est pas là. Il est dans l’air des sommets et les deux chevreuils aperçus tout à l’heure. J’aurai aimé penser qu’il s’agissait de chamois mais un spécialiste de la question, un chasseur, m’affirma qu’il s’agissait de chevreuils. Là-haut, les pics sont blancs. Malgré tout, malgré le réchauffement climatique et la fonte des glaces, les sommets affichent encore une blancheur immaculée, rassurante. Des années que je n’avais pas skié et les sensations me reviennent peu à peu. En fait, j’avais surtout gardé mémoire des galères, les jours de neige, le froid, les chaussures qui compressent le mollet pendant des heures, les gants trop grands, les chutes, attendre les retardataires alors qu’on souhaiterait s’élancer sur la piste, les vêtements mouillés, déchausser, voir son ski glisser sur la poudreuse toujours plus loin, se tromper de pistes, attendre encore et encore le boulet du groupe qui n’en finit pas de se plaindre, la queue pour les télésièges, le brouillard qui tombe. Finalement, cette année, il ne reste que le meilleur. Il a fait beau depuis deux jours, un ciel pur, d’un bleu de carte postale. Et l’essentiel : glisser sur les étendues fraichement damée. Oublier la promiscuité soudaine des œufs, le tri aléatoire des occupants, leurs yeux que l’on devine sous d’épaisses et énigmatiques lunettes de soleil. On croise les moniteurs de l’ESF (Ecole de Ski Française) dans leurs combinaisons rouges. Ils sont les locaux, les maîtres des lieux et savent faire respecter leur autorité à des bataillons de jeunes oursons mal assurés sur leurs skis. Ils dirigent leur petit monde en s’exaspérant de leurs lents progrès et finissent la plupart de leurs phrases par OK interrogatif. OK ?
Leur peau est brunie par le soleil et semble prématurément vieillie faisant passer tout homme de plus de 30 ans pour un vieux beau. Les snowboarders affichent leur tenue savamment étudiée, les lèvres blanchies, les logos des marques en vogue bien en évidence. Tout doit être griffé et reconnaissable. Ils sont les rebelles des pistes, parfaitement marketés pour remplir leur rôle. Ils sont jeunes, beaux et riches. Une cible parfaite. La station leur a même mis à disposition un snow-park pour mieux les parqués. Là, une sono pollue les alentours d’une house mal à propos. Ils évoluent sous des banderoles aux couleurs des sodas pour grossir et des marques de sport aux produits fabriqués en Chine. Mais finalement, à l’arrivée sur les cimes, on oublie tout et tout le monde en admirant devant soit les forêts de pins, les pics enneigés, l’étendue blanche, la vallée plus loin.
Ce matin, quelques nuages ont fait leur apparition et la brume a recouvert progressivement le paysage. On n’y voit bientôt plus, il faut bien connaître les pistes pour pouvoir se repérer. A gauche, à droite ? La luminosité gomme les reliefs et il faut fixer un point immobile émergent de la neige : un chalet, un poteau.
Descendre encore et encore les pistes, les jambes tendues, les muscles des cuisses trop sollicités commencent à renâcler. Eviter la chute, être prudent, rentrer en entier, éviter de prendre trop de vitesse, se raisonner, ne pas jouer les Jean-Claude (Killy, Killy). Le danger n’est pas de tomber mais de ne pas admirer le paysage alentour, ne pas lever la tête, rester à fixer le bout de ses skis, focaliser sur le blanc et non sur le vert. Bientôt, c’est la descente finale, le tout-schuss, la foule des skieurs s’épaissit. On se frôle, on louvoie et on s’autorise à rêver du moment où l’on pourra ôter les enclumes que l’on a chaque pied, où l’on s’écroulera dans un fauteuil confortable, se réchauffer, se restaurer, prendre un café et noircir quelques pages blanches.
Retrouver la chaleur réconfortante du chalet, tendre la paume des mains vers les flammes orangées du feu qui crépitent dans l’âtre de la cheminée et observer, au chaud, à travers les vitres, la montagne. Envie de se plonger dans un roman d’Agatha Christie, un plaid écossais sur les jambes, un coussin dans le dos pour finir la journée.
19:24 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : megeve, mont blanc, cocteau, cafe, enfants, terribles
02.01.2008
Recouvrance
Merde ! c'est pas de chance
on n'a plus rien à boire
Moi je pensais qu'à Recouvrance
Ca fermait un peu plus tard
Moi je pensais qu'à Recouvrance
On trouvait toujours à boire
Recouvrance - Miossec
Au cœur du quartier mythique de Recouvrance. Un timide soleil tente de percer la brume. Les façades grises émergent de ci, de là, gonflées de l’humidité nocturne. Hier soir, une ballade nocturne dans ce que l’on appelait les bas-fonds de Recouvrance. Le Tahiti bar est fermé, un lieu que mes pérégrinations nocturnes m’avaient amené à fréquenter il y a de cela plusieurs vies. Je me souviens de ces deux sœurs, originaires de Tahiti, fortes, grandes, massives, derrière leur bar, s’ennuyant en tenant des conversations molles et alcoolisées à une clientèle d’habitués.

La rue Bordas chargée de tant de souvenirs, ces tavernes sombres et enfumées où il faisait bon s’arsouiller, les prostitués chargées de combler ces soûlards venus de loin. Une des rares rues de la ville épargnée par les bombardements, une rue du Brest d’avant comme la rue Vauban ou d’Armorique. Le quartier tout en hauteur et descente, tout en relief, fut le berceau des grandes constructions militaires d’avant-guerre. Le pont tournant reliait les Yannicks (surnom des habitants du quartier) au reste de la ville, les Ty-zefs (surnom des habitants de Brest même).
Ce soir, la rue est déserte. Les matelots ont quitté la rive depuis longtemps.
La Tour Tanguy est fièrement campée sur sa colline, devenue aujourd’hui musée tout entier dédié au passé maritime de la ville. On peut y contempler des figurines qui représentent les grandes batailles contre les anglais, le dernier combat de « Marie La Cordelière », la ville à la veille de la révolution, le défilé des fiers représentants du royaume de Siam dans la rue qui porter le même nom, les rives de la rivière Penfeld, berceau historique de la ville.

Les toits gris sèchent au vent venu des profondeurs de l’océan, quelques goélands y barbotent dans les flaques. Derrière, le château dessine son ombre en noir et blanc. Ce matin, le quartier a perdu ses couleurs.
Brest, la blanche, est devenue grise, uniforme.
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30.12.2007
Quai de la douane

Dimanche 23 décembre – Quai de la douane – Brest
« Brest est une ville chaude.
Je devine les ricanements : militantisme breton, patriotisme régional, emphase d’outre-France, un crachin à la place du cerveau … Mais j’insiste et persiste. Brest est une ville chaude. Rien n’y est froid, hormis l’aspect, l’habillage – encore cette laideur apparente, cette construction linéaire, grise est-elle la rançon de bombes et de fournaise ? Brest n’est pas « chaude » comme on parle des quartiers « chauds », bien que son passé ait inclus cette chaleur-là, au temps de la Coloniale et des marsouins en goguette, au temps où la rive droite de la Penfeld, populaire et populeuse, était désignée comme la « médina » par les habitants policés de « Brest même », la rive gauche, la ville « française » des notables et des administrateurs. Brest est chaude parce qu’elle couve quelque chose, parce que la cendre n’y est jamais froide ».
Hervé Hamon – L’Abeille D’Ouessant.

Port de commerce de Brest. Je m’engouffre dans un bar pour échapper quelques instants au froid humide. L’établissement est bondé, des hommes pour la plupart, des parieurs qui suivent les résultats du tiercé en buvant une bière. J’avise une table qui donne devant la baie vitrée. De là, je peux observer les quais du port.
L’embarcadère pour les îles d’Ouessant et Molène est déserte. La criée, ouverte aux particuliers, voit s’activer les hommes chargés de bourriches d’huîtres et de plateaux de fruits de mer.
Un peu plus loin, les deux puissants faisceaux oranges de l’Abeille Bourbon trouent le brouillard.

A ses côtés, le long du même quai, les deux mats penchés de la Recouvrance, le vieux gréement dont la ville est si fière, s’envolent vers les cieux gris.

Je me souviens de la mise à l’eau de la coque, le baptême, lors du rassemblement de Brest 92. La foule massée, les bagads qui couvraient la rumeur, l’émotion palpable. Les amarres tranchées, la coque avait dévalé la pente du quai pour flotter sur l’eau sale quelques mètres plus bas. On avait applaudi à tout rompre, fiers de notre bateau, celui de la ville, de notre ville du bout du monde, oubliée, conspuée pour son éloignement, son architecture, son climat mais prête à relever tous les défis. Un sentiment d’appartenance, des valeurs communes, la mer, les embruns, le rhum, l’histoire d’une construction débutée un an plus tôt, qui a passionné la plupart des habitants de la ville.
Un projet fou, construire la réplique d'un « aviso , bateau militaire du début du siècle dernier, destiné à l'origine à transmettre les plis ou avis urgents. Ces fonctions furent ensuite étendues à la surveillance et à la protection du commerce sur les côtes d'Afrique et aux Antilles. Cinq navires construits d'après le plan type "IRIS", dessiné par l'ingénieur Hubert, participèrent à ces missions, avec chacun 50 à 60 hommes à bord ».
source : http://www.larecouvrance.com/

Ces deux mats, choisis par des spécialistes de la vallée d’Aspe, au cœur des Pyrénées Atlantique, arrachés dit-on au sol de la forêt canadienne que l’on avait accueilli comme des héros.

Il y avait les ballades dominicales pour vérifier l’avancée des travaux devant le chantier du Guip dédié aux charpentes navales.
La figure de proue, cette femme à la poitrine généreuse, toute d’or revêtue, prête à braver tous les océans, ses longs cheveux en arrière, collés à la coque, les yeux observant au loin, à l’horizon, derrière les mers, plus loin que les océans.

C’est un travail d’orfèvre pour ce bateau qui porte le nom d’un quartier mythique où les femmes de marins priaient Notre Dame pour retrouver leur fils ou mari partis en mer, où l’on venait dépenser sa maigre solde, s’encanailler, où la vie nocturne fut chantée pendant des décennies à travers tous les ports où les marins avinés se retrouvaient dans des bars comme celui-ci pour gueuler à gorge déployée leur attachement au pays, honorer en chanson leur ville, un quartier.
Les architectes de ce monument flottant retrouvèrent les techniques, les gestes parfois oubliés de la construction navale, un musée dédié à la réhabilitation de tous ces savoir-faire ancestraux, sauvés de l‘oubli.
Le port de commerce de Brest, un lieu chargé d’histoires, de drames, de souvenirs. Combien d’histoire débutèrent ici ? De tragédies, de tours du monde, des sauvetages hasardeux, des tempêtes, des évasions de bagnards employés à l’arsenal de la ville, des nuits de fête, d’alcool. Ainsi, chaque jeudi soir, l’été, on assiste à des concerts, l’occasion de belles rencontres musicales, de danse, de banquets sur de grandes tables conviviales où l’on déguste des sardines grillée ou des huîtres en observant le soleil se coucher.
Au mur du bar « la presqu’île », le bar-tabac où je déguste un café matinal, s’affichent une reproduction du peintre Morinay. Des pécheurs du Conquet, le port de pêche plus au Nord, en bleu de travail, les visages comme effacés par les vents, des traits jamais dessinés. Il y a aussi des photos de Plisson, le photographe spécialisé dans les photos de mer, des phares dans la tempêtes, des images vues et revues mais dont on ne se lasse pas, des phares offrant leur rigidité de pierre aux assauts des vagues. Et puis, juste au dessous de moi, un cadre représentant la Recouvrance, un dessin aux traits noirs sur fond blanc et une légende sommaire « la Recouvrance – Brest ».
J’ai terminé mon café, il est temps à présent de partir, de quitter ce bar, de quitter le port et bientôt la ville avec cette assurance que mes racines sont ici et que c’est bon de s’y replonger de temps en temps, le temps d’un café. C’est ici aussi que se terminera peut-être mon histoire comme s’acheva celle de Jean Gabin.
Je me souviens avoir assister aux funérailles de l’acteur sur le téléviseur noir et blanc de notre salon brestois. Un bâtiment de la marine nationale qui s’éloignait du ort accompagnait de multiples embarcations flottantes dans un dernier hommage à une légende du cinéma. Il fut incinéré puis comme dernière volonté souhaita que ses cendres soient éparpillées dans la rade de Brest pour que son âme y reste à jamais présente.
Au dessus de moi, le rire sardonique des goélands au blanc sale assorti à la couleur du ciel semblent se moquer de moi.

« Aucun bateau n'aurait pu entrer, aucun bateau n'aurait pu sortir. A l'aspect du ciel toujours aussi menaçant, il paraissait probable que la tempête durerait quelques jours, et cela ne saurait étonner dans ces parages magellaniques ».
Jules Verne – Le phare du bout du monde
17:00 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : port, commerce, brest, jules, verne, plisson, goelands
23.08.2007
Azzuro
Mardi 14 août – 4ème jour du séjour
Le café Castor a pris ses quartiers d’été en Ligurie, dans un petit village à flanc de montagne, perdu dans la forêt du domaine naturel des Cinqueterre. Pour y accéder, il faut suivre une route sinueuse et très étroite, klaxonner dans les virages, rouler la






















