13.09.2008
Carnets de route portugais (7)
« Encore quelques minutes et nous voyons apparaître Cintra (qui se trouve à vingt huit kilomètres de Lisbonne), tantôt enveloppée d’un voile de brume diaphane, tantôt baignée dans la lumière éclatante du soleil ». F. Pessoa (Lisbonne)
La ville est un haut lieu touristique, classé patrimoine de l’humanité par l’Unesco depuis 1995. Dans un écrin de verdure se succèdent couvents, châteaux, églises, demeures.
Nous traînons au musée du jouet puis gravissons les ruelles escarpées de Cintra.

Nous optons pour la visite du palais de la Quinta Da Regaleira. Les symboles religieux, maçonniques, templiers sont partout et le jardin, apprend-t-on, doit se visiter sous l’angle spirituel ou philosophique. Ainsi, nous devons connaître l’obscurité et descendre au plus profond de nous pour apercevoir au fond du puits la lumière.

Retour dans la Baixa et cette question. Comment toucher l’âme d’une ville, comment creuser au plus profond ? Je déambule dans ce décor authentique et m’efforce de percevoir les réminiscences d’un passé riche. Tant de vies, de destins défilèrent sur ces collines. Me voilà à Lisbonne. J’aime me répéter cette phrase. Je l’ai tant attendue. J’aiguise tous mes sens pour tenter de tout percevoir, ressentir et emmagasiner toutes ces sensations comme un collectionneur peut collecter des timbres. Puis ranger au fond de moi, dans ma case à souvenirs, le résultat de cette quête de sens. Y apposer une étiquette « Lisbonne 2008 ». Plus tard, les soirs de fatigue, lorsque les jours tomberont tôt et que pluie crépitera sous mon toit, dans l’obscurité, je tenterai de chercher le sommeil sans y arriver. C’est à ce moment là que je descendrai à la cave de mes souvenirs une lampe à la main. Je soufflerai la poussière sur l’étiquette pour tenter d’en déchiffrer le sens « Lisb… 2..8 ». De quoi s’agit-il ? Et de nouveau, je gravirai les collines lisboètes.
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11.09.2008
Carnets de route portugais (6)

J’interromps un moment l’évocation de ces souvenirs de voyage. Hier soir, la rédaction des lignes précédentes m’a permis de m’immerger à nouveau dans l’univers du fado. Ce furent mes dernières pensées avant de sombrer dans le sommeil. Je rêvais à de grosses chanteuses aux sourires édentées et aux poitrines généreuses lorsque vers 4h30 du matin, j’entends sous ma fenêtre « hey… Fado ! Fado … Fado ! » Pensant stagner en lisière du sommeil, je me persuade que ce n’est que le fruit de mon imagination. Mais le cri retentit de nouveau, plus distinctement cette voix. Je suis totalement éveillé et me concentre sur la voix. « Hey, Fado… Fado… Qu’est-ce tu fous… Fado ! » Je me lève pour observer les malotrus. Ils sont deux, une bière à la main. Ils titubent. Je perçois de nouveau des bribes de leur conversation de pochards. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’ils ont perdu leur collègue, parti sans eux, un certain « Fredo » que leur voix pâteuse et imbibée d’alcool à transformer en « Fado ».
Nous quittons à regret le quartier et décidons de traverser le pont du 25 avril qui semble proche. Il nous domine. Sans carte de la ville, il est difficile de se repérer dans cet imbroglio d’artères. Nous nous perdons demi-tours, traversées de ponts. Les zones industrielles sont désertes à cette heure. Chaque erreur nous entraîne sur une nouvelle direction. Jamais la bonne. Les esprits s’échauffent dans les voitures. Après de longs moments de conduite nocturne, nous roulons enfin sur le pont mythique. Sa carcasse métallique nous engloutit. Sous nos roues coule la masse noire menaçante des eaux du Tage. Au loin, nous apercevons les lumières de la ville, des points oranges perdus sur les hauteurs sombres.

L’immense Christ de l’autre côté de la berge nous accueille les bras ouverts. Nous avons à présent franchi le pont et tentons de bifurquer pour admirer le panorama nocturne de la ville. Mais de nouveau, ma route nous happe. Pas de répit, une nouvelle destination nous entraîne loin, dans un inconnu bitumé. Un tel point de vue de la ville existe-t-il ? Nous continuons sans avoir la réponse.
Ce pont du 25 Avril ressemble à celui du Golden Gate Bridge : même forme, même couleur rouge brique. San-Francisco…Les souvenirs d’un arrêt sur Treasure Island pour admirer les buildings du quartier downtown, le « skyline » tel que exposé sur des posters qui ont baigné mon imagination depuis toujours. Le Portugal est loin de l’Amérique, un point de départ d’avantage qu’un point d’arrivée. Départ vers de nouveaux horizons.
Le lendemain, nous délaissons les quartiers populaires du centre ville pour longer l’allée des docks où s’alignent les bars et restaurants nocturnes ; Les établissements rivalisent d’imagination pour attirer à eux les passants. Des haut parleurs diffusent la musique censée représentée l’empreinte thématique de l’établissement. Salsa, dance, karaoké… Rien ne m’attire. L’endroit est neuf et il manque la patine des âges. Le passé glorieux de Lisbonne ne transparaît pas sous ces hangars. Plus loin, dans la nuit, une tour blanche porte des lettres illuminées. « Belem ».
L’impression est la même dans le parc des nations ; Le quartier est tout récent, construit comme une cité du futur, novatrice et écologique. Les fils électriques sont enterrés, … L’aquarium géant, fierté de la ville, émerge de l’eau. Sa visite nous décevra. Présenté comme un des plus grand aquariums d’Europe, sa visite est rapide et sans grand intérêt pédagogique. Plus loin, nous passons quelques instants dans l’immense centre commercial Vasco de Gama. De belle dimension, cette galerie commerciale propose toutes les grandes enseignes mondiales. Puis, en sortons du côté opposé, nous pouvons admirer l’originalité de ce bâtiment tout de béton et d’audace.
Retour dans la Baixa. Au pied de l’escalator de Santa Justa, je lève la tête et admire cette immense colonne métallique qui occupe l’espace entre deux grands immeubles. Elle semble d’un autre âge, tout droit sortie d’un livre de Jules Verne. Une longue file de touristes patiente pour s’envoyer en l’air. Parmi eux, nous entendons beaucoup de français. « Cet ascenseur fut construit par Eiffel ». Un autre, un guide touristique à la main, le corrige « non, il s’agissait d’un de ses disciples » dont il délivre le nom en s’empressant de l’oublier.
La file s’étend à présent jusqu’au trottoir. Nous stoppons devant la devanture d’un bijoutier ans doute ravi de cette affluence continue devant sa devanture. Comment rêver mieux que cette publicité inespérée ? De l’autre côté de l‘impasse, un homme d’affaire cravaté termine à la hâte un café, debout au soleil. Enfin, nous avançons. Une obscurité soudaine a succédé à l’aveuglement du soleil sur les pavés blancs et il nous faut quelques instants pour nous accoutumer. De nouveau, nous assistons à la cérémonie des tickets présentés avant de prendre place dans cet antique ascenseur. Un préposé de la compagnie de transport public de la ville ferme d’un geste brusque la grille. Il y introduit ne lourde clef et actionne quelques boutons antiques. Nous prenons peu à peu de la hauteur et découvrons un panorama de la ville. Les façades s’allongent puis les toits apparaissent. L’intérieur de la nacelle est orné de métal travaillé et de bois patiné par la présence de milliers de visiteurs. On retient son souffle. A présent, nous avons dépassé les toits et le soleil a inondé la cabine. Nous sommes arrivés après un dernier soubresaut qui ponctue d’un point final notre ascension. L’employé doit donner de la voix pour traverser la cabine encombrée d’une foule compacte de touristes impatients. Il actionne la clef dans la serrure, pousse la grille et nous invite à sortir. Nous débarquons sur une passerelle métallique qui surplombe la ville, à 45 mètres de hauteur. Nous profitons longuement de cette vue superbe à 360°.
Le dédale des ruelles de Lisbonne ont eu raison de la volonté de suivre un plan précis pour visiter la ville. Peut-être est-ce pour cela que le rythme et la construction du début de ce récit ont été délayé dans le dédale de ma mémoire. Quel jour sommes-nous allé à Sintra ? Quelle importance après tout. Nous suivons les conseils de Fernando Pessoa : « le touriste en visite au Portugal ne devrait pas limiter ses découvertes à la capitale, même s’il y trouve, comme nous venons de le montrer, bien des endroits et des monuments susceptibles de flatter ses penchants à la fois pour l’art et pour l’histoire ». La route pour atteindre Sintra est magnifique et totalement différente des paysages que je m’imaginais. Malgré un beau soleil et un ciel azur, le vent souffle fort et l’écume beige qui s’échappe des rouleaux de vagues offre un spectacle étonnant. Seuls, quelques surfeurs téméraires osent affronter ce déchaînement maritime et les grandes plages sont désertes.
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09.09.2008
Carnets de route portugais (5)
A cette période de l’année, les vitres sont ouvertes. Les habitués passent leur carte de transport devant le capteur, s’ensuit un bip et une lumière verte atteste de sa validité. Le tram s’élance à l’assaut des ruelles escarpées et pentues. Devant nous, des touristes photographient ce symbole de la ville. Nous rasons les angles de maison. Les deux lignes de tram sont si proches que l’on peut se serrer la main d’un tram à l’autre. C’est ce que fait ma fille, en étendant son bras vers un vieux monsieur occupant de la ligne qui descend vers la place du Rossio. Il lui sourit. Le wattman fait retentir la cloche. Après un arrêt devant l’esplanade proche du château Saint-Georges, nous repartons dans un grincement continu dont personne ne semble se soucier.
Je reconnais ce belvédère qui surplombe la ville. Quelques chaises, des tables en métal peintes en vert bouteille, un kiosque à boisson de la même couleur. C’est cette image récupérée sur Internet depuis quelques mois qui fait office de fond d’écran sur mon ordinateur. La promesse quotidienne du voyage et là, j’y suis. Le voyage imaginé prend corps. La réalité supplante le projet. A présent, l’image du Taj Mahal a remplacé celle de l’esplanade lisboète.
L’Alfama, plus qu’ailleurs exulte l’âme de la ville. Le quartier a été préservé et il fait bon s’y perdre. Le soir tombe à présent et les patrons des restaurants à fado tentent d’attirer les passants en vantant leur cuisine et la qualité de leurs chanteurs et chanteuses. Sur une petite place, une silhouette féminine vibre accompagnée par deux guitares. Un chant s’élève de cette petite femme, il envahit la place, monte vers les toits.
Nous entrons dans un minuscule estaminet totalement carrelé et goûtons au ginja, l’alcool à base de griottes que l’on trouve un peu partout ici à l’heure de l’apéritif. Moins sucré que je ne l’aurai imaginé, moins alcoolisé qu’il n’y parait, la ginja se déguste sur le pouce, dans un petit verre, accompagné ou non d’une cerise. Les doses sont généreuses pour 1 € le verre.
En face, nous descendons dans une des caves où l’on mange en écoutant du fado. Le patron nous apporte du pain, du fromage blanc, du beurre, des tranches de jambon fumé qui sentent bon et aiguisent notre appétit. Ce sont les « petiscos », une mise en bouche payante à laquelle nous nous abstiendrons de succomber par méfiance pour l’addition. J’opte pour une morue panée accompagnée de chips de pommes de terre. L’ensemble baigne dans une huile jaunâtre.
A quelques centimètres de notre table, deux guitaristes entament un morceau. Le son de leurs instruments est mêlé et je ne distingue pas les notes qui émanent de la guitare de celles de l’autre instrument, plus fin, au manche richement ornée de corne.
Une femme se lève d’une table voisine et son chant s’élève. Il nous saisit dans un souffle puissant. Malgré le rythme, on devine qu’il s’agit d’une chanson triste. La mélodie est empreinte d’une profonde nostalgie et nous en percevons les effets même si le sens des paroles nous échappe. C’est peut être un des effets miraculeux de la musique : partager des émotions, ressentir à l’unisson le désespoir dans le trémolo plaintif de cette femme. Un média universel qui permet de communiquer quelques que soient nos cultures.
On a beaucoup écrit sur le fado. Peut être ai-je trop lu de description de cette musique, de ses origines, de sa survivance. Faut-il vraiment tenter de tout analyser ? Pour l’heure, je me laisse bercer par le chant de cette femme qui me transporte au-delà de cette cave basse de plafond. Ma voisine succombe au bout de quelques instants : elle quitte en chancelant sa place et se précipite dehors pour prendre l’air. Une envie soudaine de respirer, d’échapper à ce chant envoûtant, oppressant.
C’est une chose que d’entendre cette musique retentir à travers les haut-parleurs d’une chaîne hifi. C’en est une autre que de voir cette femme sortir de sa frêle silhouette une voix si puissante, chargée d’émotion, à la fois forte et en retenue. Comme souvent en ce type de lieu, je m’interroge sur la part de décorum. Mais à quoi bon ? Depuis la nuit des temps, les chanteurs s’époumonent pour ceux qui les écoutent, qu’ils viennent d’ici ou d’ailleurs. Lisbonne est un port et a toujours brassé une population d’étrangers à la découverte des mœurs spécifiques de la ville. Comment s’assurer que l’endroit est authentique ? Les guides indiquent que les clubs de fado les plus pittoresques sont ceux qui ne se servent pas du chant pour (sur)vendre un repas huileux mais proposent des prestations à écouter dans le brouhaha des conversations portugaises, debout un verre à la main. Qu’en est-il ?
Alors que nous déambulons dans les rues du Bairo Alto, une affiche indique « no fados » sur la pancarte extérieure, sous le menu d’un restaurant.
Sans doute excédés par les sollicitations continuelles des touristes, ils ont fini par trouver cette parade : « no fado ». C’est dire la popularité de cette musique auprès des visiteurs de Lisbonne. Mais qu’écoutent réellement les autochtones ? Quels disques achètent-ils ? Au-delà, des grandes machines mondiales de l’été (Madonna au hasard), quelles sont les stars locales ? Christina Blanco, Mariza, Dulce Pontes, Misia, Bevinda, … ?
La femme à la belle robe bleue a terminé sa chanson. Elle sort prendre l’air. Un homme la remplace. Son allure est quelconque mais dès que sa voix retentit, il s’affirme dans l’assemblée et l’on ressent toute la puissance du fado. L’émotion est là, palpable. Comme s’il se lissait submerger par ce que dégage son chant, il ferme les yeux, serre les poings et se retire à l’abri des regards. Il s’adosse contre la cloison, en face des deux musiciens.
« Le fado est une sorte de château magique sans limites d’espace, dans lequel chacun peut vivre ses émotions en toute intimité, y rencontrer les fantômes qui lui ressemblent et y puiser sa propre lumière ».
Mario Pontifice – Le Fado
Une grosse femme toute de noir vêtue succède au chanteur émotif. Elle est trop maquillée et son sourire laisse apparaître les emplacements vides laissés par les dents manquantes. Sans méchanceté, nous convenons qu’elle a des allures de tenancière de maison close. Les guitaristes entame une nouvelle chanson. Elle prend sa respiration et son chant nous percute. Pour rire, je mime le souffle d’une explosion en tirant mes cheveux en arrière. Sa voix est si forte que le son des guitares est amorti. Toute conversation de vient inutile. Sa voix est forte et belle, forte et juste, forte et expressive. Mais forte ! Elle a du coffre peut-on affirmer en observant sa lourde poitrine se soulever lorsqu’elle reprend son souffle. Au final, ils seront quatre à venir chanter à tour de rôle.
Le restaurant se remplit au fur et à mesure de la soirée. Sur une table à nos côtés, un jeune couple a emmené son enfant qui n’a que quelques mois. Le bébé passe de table en table. La chanteuse à la belle robe bleue babille à nos côtés. Nous lui sourions. Dehors, sur une petite chaise posée à côté de la porte d’entrée, son imposante collègue a revêtu un châle noir et hèle les passants. La porte est restée ouverte et nos applaudissements sont une belle publicité pour ceux qui s’interrogent et tergiversent devant la porte. En fin de repas, nous négocions un verre de ginja. La portion est généreuse : un grand verre à vin rempli aux trois quarts. C’est l’occasion de discuter avec le tenancier devenu plus disponible en cette fin de service. Lorsque nous sortons, la vie nocturne de l’Alfama bat son plein. Des enfants se courent après, un ballon dévale les marches de l’église, des chats longent les murs. Plus loin, des touristes tentent de se repérer dans le dédale des ruelles.

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07.09.2008
Carnets de route portugais (4)
« Parfois je songe, avec une volupté triste, que si un jour, dans un avenir auquel je n'appartiendrai plus, ces pages que j'écris connaissent les louanges, j'aurai enfin quelqu'un qui me « comprenne », une vraie famille où je puisse naître et être aimé. Mais, bien loin d'y naître, je serai mort depuis longtemps. Je ne serai compris qu'en effigie, quand l'affection ne pourra plus compenser la désaffection que j'ai seule rencontrée de mon vivant.
Un jour peut-être on comprendra que j'ai accompli, comme nul autre, mon devoir — de naissance, dirai-je — d'interprète d'une bonne part de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira, qu'à mon époque j'ai été un incompris, que j'ai malheureusement vécu au milieu de l'indifférence et de la froideur générales, et qu'il est bien dommage que cela me soit arrivé. Et celui qui écrira tout cela péchera, à l'époque où il l'écrira, par incompréhension vers mon homologue de cette époque future, tout comme ceux qui m'entourent aujourd'hui. Car les hommes n’apprennent jamais qu'à l'usage de leurs ancêtres, déjà morts. Nous ne savons enseigner qu'aux morts les vraies règles de la vie.
En ce jour où j'écris, l'après-midi pluvieux a cessé. Il y a comme une gaieté de l'air, trop fraîche sur la peau. Ce jour se termine non pas en gris, mais en bleu pâle. Un azur vague se reflète même sur le pavé des rues. Cela fait mal de vivre, mais de loin. Sentir n'a pas d'importance. Deux ou trois devantures s'allument,
A une autre fenêtre, tout là-haut, des gens regardent le travail cesser. Le mendiant qui me frôle au passage serait stupéfait, s'il me connaissait.
Dans le bleu moins pâle et moins bleu qui se reflète sur les façades, l'heure imprécise trahit un peu plus le soir commençant.
Elle tombe légère, terme de la journée précise pendant laquelle ceux qui croient et qui se trompent s'engagent dans leur travail routinier, et possèdent, jusque dans leur souffrance, le bonheur de l'inconscience. L'heure tombe, légère, vague de lumière qui cesse, mélancolie du soir inutile, nuée sans brouillard qui entre dans mon cœur. Elle tombe, légère et douce, pâleur indéfinie, transparence bleue de la fin du jour aquatique — légère, douce et triste sur la terre simple et froide. Elle tombe légère, en invisible cendre, monotone, douloureuse, d'un ennui sans torpeur ».
F. Pessoa – Le livre de l’intranquilité
L’écrivain Fernando Pessoa évoque « ce que le touriste doit voir ». Sans doute, n’imaginait-il pas que les propres vestiges de son existence constituaient une attraction à part entière.

En arpentant les ruelles de la ville, je me retrouve dans la peau du personnage du livre « train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier, à tenter de retrouver les témoignages de l’existence d’un écrivain. La ville porte partout les empreintes de Pessoa. Ainsi, dans ce monastère, nous cherchons la discrète stèle où il repose. Nous ne la trouverons pas. Sans doute était-elle trop discrète comparée au monumental tombeau de l’explorateur Vasco de Gama.
Plus loin, nous cherchons dans ce café de la place du commerce, le plus ancien de la ville, cette table que la légende dit qu’elle n’est jamais débarrassée. S’y trouvent encore la tasse de café du poète et le journal qu’il a lu la veille de sa mort en ces lieux. Nous ne trouverons pas cette table.

"Fugitive apparition, presque un mirage. Comme on croit être un mirage cet homme assis, en noir et en chapeau, à la place précise qu'affectionnait le poète au café Martinho da Arcada, place du Commerce. L'endroit est sombre, les boiseries sont imprégnées de nicotine, les tables en marbre gris. Rien n'a changé. Au-dessus de la table où s'installaient l'écrivain et tous ses amis de l'avant-garde moderniste, un poème autographe de 1926, écrit sur un papier à en-tête d'une pâtisserie célèbre de la ville : « On dit ?/ On oublie./ On ne dit pas ?/ On devrait dire./ On fait ?/ Fatal./ On ne fait rien ?/ Égal./ Pourquoi/ Attendre ?/ Tout est/ Rêve. »
Antoine de Gaudemar (Libération 28/04/88)
Dans les ruelles du Bairo Alto, nous entrons dans la cour intérieure de l’hôpital Saint-Antoine où Pessoa vivra ses dernières heures.
« La chambre 27 est au troisième étage de l'hôpital Saint-Louis-des-Français, le plus ancien de Lisbonne. La fenêtre ouvre sur un des plus vieux quartiers de la Ville Haute, le BairroAlto. Le 29 novembre 1935, Fernando Pessoa est couché dans cette chambre. De son lit, il voit la cime de l'un des trois palmiers de la cour de l'hôpital. Il demande ses lunettes et, sur une feuille de papier blanc, il écrit : « I know not what tomorrow will bring » («Je ne sais pas de quoi demain sera fait »). L'écriture est à peine plus déliée et filiforme que d'habitude, mais sereine. Ce sera sa dernière phrase. Le lendemain, la cirrhose aura raison de lui. »
Antoine de Gaudemar (Libération 28/04/88)
Le recueil « Lisbonne » de Pessoa aurait été écrit en 1925. Pourtant, il n’a pas vieilli. Des pans entiers de cet ouvrage semblent pompés dans les guides touristiques les plus récents. Comme l’écrit Rogelio Ordonez Blanco dans sa préface en parlant de Pessoa « son corps repose au Panthéon national, aux Jeronimo, mais son âme nous attend à chaque détour des rues de Lisbonne, pour remonter avec nous vers toutes les époques passées, il semble hanter la Brasileira,le Chiado ou le Rossio, le Martinho da Arcada, ou les restaurants à petits prix de la capitale portugaise ».
C’est dans une de ces gargotes que nous prendrons notre premier véritable repas lisboète. Debout, au comptoir, nous partageons les conversations animées des habitués des lieux. A ma droite, un vieil homme porte une épaisse doudoune de couleur mauve, insolite vêtement en ce mois d’Août. Je commande un sandwich à la morue. Le tenancier voltige derrière le bar, c’est le coup de feu. Chacun tente de capter son attention pour commander, une bière, une omelette. Il va vite pour satisfaire toutes les commandes. Les tortillas et les tranches de chorizo sont exposés dans la vitrine avec des poissons dont nous nous interrogeons sur la fraîcheur ainsi conservés en plein soleil.
Lorsque nous déambulons dans les rues, nous sommes frappés par la décrépitude de certaines façades. La ville semble ne pas avoir entrepris de programme de réhabilitation depuis sa reconstruction après le tremblement de terre de 1755. Les traces du passé en sont plus palpables.
Dans les rues commerçantes, la rua das Portas de Santos Antoa par exemple, les enseignes semblent présentes depuis une éternité. Elles font partie du décor, gravées dans le bois ou dans la pierre. Devant certaines boutiques, le nom du commerce apparaît sur les pavés en lettres noires sur fond blanc. Lisbonne semble éternelle, sans âge. Les mêmes boutiques aux mêmes endroits, immuables.
Même les serveurs de restaurant qui nous observent aller et venir devant leur carte font partie de ce décor suranné. Ils portent le gilet et le pantalon noirs traditionnels de leur congrégation. Impeccables malgré la chaleur extérieure.
C’est dans cette rue que nous découvrons la casa do Alentejo. La façade extérieure ne paie pas de mine. Nous hésitons à entrer. Faut-il payer ? Qu’y a-t-il à voir ? La lecture du guide nous laisse perplexes. Finalement, la curiosité l’emporte et nous poussons la lourde porte d’entrée. Devant nous, nous découvrons un imposant escalier qui, une fois gravi, donne sur un patio qui nous transporte dans un décor de milles et une nuits. Cette « casa » date de la fin du XIXème siècle et mélange les détails et décoration d’inspiration mauresque et art déco. Au dernier étage, nous découvrons un fumoir, une immense salle de réception qui fut un des premiers casinos de la ville. Une scène donne sur une autre salle de réception de dimension également monumentale.

Le parquet grince sous nos pas, nous sommes seuls. Hors période estivale, se tiennent ici, chaque dimanche après-midi, des bals hebdomadaires qui permettent de collecter des fonds pour entretenir cette belle bâtisse.
Le calme de la cour tranche avec l’agitation de la ville. Nous nous sommes mis spontanément à chuchoter pour préserver la paix qui règne alentour. Ce lieu incite à la rêverie, l’endroit idéal pour se pauser quelques instants avant de reprendre l’exploration active de la ville.
Nous décidons de grimper jusqu’aux hauteurs de l’Alfama en empruntant le célèbre tramway jaune.
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31.08.2008
Carnets de route portugais (3)
Nous nous levons tôt. Le programme ? Tout faire, tout voir de la capitale ! Nous optons pour les transports en commun. Le bus dévale les pentes qui mènent au quartier de Belém en traversant des quartiers résidentiels. Le terminus se fait sur la place du commerce, une vaste esplanade qui fut reconstruite lors du tremblement de terre qui détruisit la ville en 1755. Les riches négociants enrichis par le commerce maritime financèrent cette reconstruction et la place fut nommée « placa del commercio » en leur honneur.
A peine à quelques mètres de là, la place du Rossio est le poumon de la ville. Il faut se concentrer pour tenter d’imaginer la vie ici, à travers les siècles. Nous tentons de comprendre l’histoire de cette place munis d’un excellent guide (Lisbonne et sa région de Claire Beaudouin qui vit à Lisbonne depuis 1977).
C'est avec bonheur que nous avons suivi les chemins de traverse et les ballades thématiques proposent ce guide. Et ... nous avons adoré. Ce fut une véritable découverte de la ville, tranquille, érudite, anecdotique, diverse et ... ludique. En effet, c'est une chose de lire le guide avant de partir. C'en est une autre de tenter de suivre l'itinéraire proposé. En plus, nous nous y sommes pris comme des pieds car nous n'avions pas de carte de la ville. Ce fut l'occasion de demander notre chemin aux habitants de la ville et de nouer ainsi le dialogue.
C'est exactement le type de guide dont j'aurai rêvé pour visiter les autres capitales.

Claire Beaudouin propose également un site Internet très bien fait qui permet de découvrir la ville grâce à des approches variées. Il fait bon y surfer et s’y perdre comme l’on peut le faire dans les rues des quartiers de la ville.
L’église Saint-Dominique, les deux fontaines et la statue, l’église Saint-Louis des Français, ...
C’est dans ce guide que nous apprenons que le maréchal ayant la charge des condamnés aux travaux forcés du château Saint-Georges « eut l’idée, pour meubler leurs journées sans fin, de faire venir des maîtres paveurs qui allaient leur apprendre à jouer de petites pierres taillées de calcaire et de basalte afin de créer des dessins, en raffinant les contrastes. Cet art était totalement inconnu car, jusqu’alors, on pavait avec les galets ramassés sur la place. »
Nous nous faisons cirer les chaussures. Le cireur s’applique, prend son temps. Il choisit la bonne couleur de cirage dans sa large palette, pose une première couche, astique, répète l’opération. Il cire le talon de gomme noire, brosse. Puis une deuxième couche. A ses côtés, un vieux lisboète a installé un stand de plastification de documents administratifs sur une table pliante. Nous le regardons travailler. Ses gestes sont rapides, précis, ordonnés et le résultat probant. Devant nous, deux policiers municipaux traversent la place du Rossio sur de drôles d’engins électriques à deux roues
La place du Rossio est le départ idéal pour une excursion de la ville. Les anciennes échoppes ont été remplacées par des enseignes multinationales. Seules quelques commerces isolés semblent résister aux assauts de la modernité.
Ainsi, ce chapelier que l’on dit le dernier de la ville. A l’intérieur, tout n’est qu’élégance, des cannes aux bois sculptés aux imposants cartons à chapeaux. Dans la vitrine, des panamas côtoient des Stetsons.
Sur la place du Rossio, les salariés pressés croisent des touristes, le nez en l’air. Beaucoup sont français. Le terme « rossio » désigne un terrain étendu. Cette place date du XIIIème siècle.
Vendredi
Le mythique quartier de Belém, lieu de départ et d’arrivée des grands explorateurs comme Vasco de Gama. Une belle destination pour cette journée qui débute par un beau soleil sous fond de ciel bleu. La tour de Belém se détache, blanche. Elle tranche avec l’azur du ciel.
Les guides l’avaient conseillé : il faut venir au petit matin pour visiter le quartier, avant que les cars ne déversent leurs flots de touristes à caquettes de base-ball et à short, que les marchands ambulants ne s’installent. Malgré l’heure matinale, ceux que l’on appelle les « cars angels » guident les voitures vers les places vides et quémandent une pièce en échange de la « surveillance » du véhicule. Les guides affirment que ceux qui ne leur donnent rien s’exposent à voir leur véhicule endommagé (rayures, pneus crevés). La vérité ? Nous ne la connaissons pas et nous préférons ne pas vérifier la véracité de ces propos. Aussi, nous cédons lâchement à ce chantage qui prend place sous la barbe des policiers qui les observent en se marrant.
Plus loin, le long de l'avenida de Brasilia, on peut admirer le monument des découvertes (« Padrão dos Descobrimentos »): une guirlande de trente trois héros nationaux sont tournés vers les eaux du Tage Cette sculpture représente la proue d’un navire prêt à partir pour le large. Les travaux débutèrent en 1940 à l'occasion de l'exposition mondiale mais il ne fut inauguré qu’en 1960 pour la célébration des cinq cent ans de la mort de l'infant Enrique, surnommé Henri le navigateur (qui inventa au XVème siècle, un navire nouveau, plus rapide et plus maniable : la caravelle).
Le torse gonflé des grands hommes de la nation sont emplis du sentiment de fierté nationale et cette construction est empreinte de l’esprit glorifiant du régime fasciste de Salazar.
Si le pays a la volonté de tourner la page de ce passé lourd, il subsiste ici et là dans la capitale des vestiges de cette période. Il suffit de lever le nez pour contempler le pont Salazar qui fut rebaptisé « pont du 25 avril » après la révolution des oeillets.
A quelques mètres se dressent le grandiose monument qu’est le monastère des Jeronimos, « authentique chef d’œuvre de pierre que visitent tous les touristes et qu’ils n’oublient jamais. Il s’agit, disons le, du monument le plus remarquable de la capitale » selon Fernando Passoa.
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30.08.2008
Carnets de route portugais (2)
6h00 du matin, l’heure de plier les tentes dans l’obscurité. Le réveil est difficile après une petite nuit. Nous quittons les environs de Burgos sans avoir visité la ville, siège du gouvernement de Franco et point de passage des pèlerins sur la route de Saint-Jacques de Compostelle. C’est leur cinquième étape. Ce sera notre première.
De nouveau, les kilomètres défilent, les bandes blanches s‘égrènent comme les grains des chapelets des pèlerins. Sur la départementale, les zones d’arrêt sont quasi inexistantes et les stations d’essence rares. Nous bifurquons dans un village pour tenter de trouver un café d’ouvert. Nous sommes dimanche matin, avant l’heure de la messe. Les rues du village sont désertes. Nous ne croisons aucun piéton auquel nous aurions pu demander l’adresse d’un café. D’ailleurs, il n’y a pas de commerces dans ce village. Comme s’il avait été vidé de ses habitants.
L’architecture ressemble à celle des villages mexicains. L’église avec son fronton arrondi, sa pierre blanche et sa croix de fer rouillé ressemble à une mission telle que l’on peut en trouver dans la région de San-Antonio au Texas. Ce sont les mêmes, construites par les 170 colons lors de l'expédition d'Alonso de Leon.
Sur le site Internet « American Dreamz », on apprend que « celui-ci quitte Coahuila le 23 mars 1689 avec 85 soldats, un moine franciscain, un officier et un enseigne. Un Français récemment capturé, Jean Géry, les guide : bon diplomate, il parle au moins deux langues indigènes et connaît les sentes traditionnelles. Entre le Rio Grande et le Colorado, trente tribus lui font fête et, bientôt, Leon le considère comme son ami. Les tribus du Texas oriental ont un cri de reconnaissance : "Tejas, Tejas...". Il signifie "amis, alliés". La région située à l'est de la rivière Medina va devenir la Provincia de los Tejas : le futur Etat a trouvé son nom ».
Nous nous perdons dans les ruelles du village et, bredouilles, reprenons notre route. Enfin, nous trouvons une cafétéria qui nous sert des cafés expressos à réveiller les morts, une table, des chaises, de l’ombre. Exactement ce qu’il me faut. Il reste encore de nombreux kilomètres à avaler avant d’atteindre notre destination, Lisbonne.

Nous dépassons Valladolid. Là encore, l’histoire nous plonge dans le territoire américain puisque c’est dans cette ville qu’eut lieu le célèbre procès qui opposa le dominicain Bartolomé de Las Casas (défenseur des indiens) et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda (leur détracteur) devant l'empereur Charles Quint. Ce que l’on appelle la polémique de Valladolid « traite et parle de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu'elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience. » Ce débat incluait la question de savoir si les indiens d’Amérique du Nord et du Sud avaient une âme, s’ils faisaient partie de l’humanité ou n’étaient que des sauvages dont le sort s’apparentait à celui des animaux. L’esclavage, l’évangélisation, la nécessité de coloniser étaient en jeux. Au final, l’avancée des espagnols et portugais continua en Amérique mais les pillages, cruautés et mises à mort inutiles seront proscrites. Les Indiens qui s’opposèrent à la doctrine catholique des colons seront tout simplement mis à mort.

Les aventuriers de la région qui ont migré vers les Etats-Unis ont baptisé du nom de leur village natal les nouveaux territoires, les nouvelles villes qu’ils ont contribué à bâtir. A la lecture des panneaux, on se croirait au Texas, au Nouveau Mexique ou dans l’Arizona.
A présent, le paysage est aride. Nous traversons de vastes zones désertiques. De Salamanca à Caceres, le paysage est lunaire. Le vent souffle fort. Il faut dire qu’aucun relief ne vient freiner sa course. Nous attrapons la A66 appelée aussi Autovia Ruta de la Plata car elle est suit une ancienne route historique romaine d'Espagne pour le Pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle au départ de Séville. Cette terre contient la mémoire de tant d’épisodes et de personnages historiques et légendaires comme Ulysse, Hannibal, Trajan, Hadrien, Al Mansour, les Rois Catholiques, Christophe Colomb, El Cid Campeador, Cervantès.
Nous longeons la capitale du nord de l'Estrémadure qui sera capitale européenne de la culture en 2016. Puis, de nouveaux les mêmes plaines vides d’hommes. Parfois des petits troupeaux de vaches paissent au loin, des taches noires dans l’immensité couleur paille. Puis, la végétation se raréfie encore. Cette fois, plus aucun arbre ne pousse à portée de vue. La perspective d’une panne de moteur en ces lieux loin de toute assistance ne me rassure pas. Au dessus de nous, les grandes ailes de vautours tournoient dans le ciel bleu. Aucun nuage. Nous n’avons pris la route la plus rapide mais un chemin d’écoliers, avides de paysage grandiose. Comme un immense écran panoramique, le décor naturel se déroule devant nous. Fantastique spectacle qui donne tout son sens au voyage. J’avale ces images, les emmagasine.
La frontière portugaise est proche et les panneaux se succèdent avec le nombre de kilomètres restants, comme un compte à rebours avant le franchissement d’une nouvelle frontière. A une centaine de kilomètres de Valencia Da Alcantara, nous stoppons la voiture. La roche à fleur de sol a commencé à rougir depuis quelque temps. Sur le bas côté, je cherche du regard un caillou, de bonne taille, qui peut tenir dans la poche. Je trouve l’élu, de couleur ocre, terreux, à moitié enfoui dans le sol. Ce sera lui. Il s’ajoutera à celui pêché dans la rivière Ourika près de Marrakech.
Nous passons la frontière. L’ancien poste de contrôle entre l’Espagne et le Portugal est abandonné depuis l’ouverture des frontières européennes. Les bâtiments sont vides, toute une économie a disparu. Sur le grand parking vide les mauvaises herbes ont commencé à percer la couche de bitume. Des débits de boisson ont placardé des planches de bois devant leur devanture et certaine chaises en plastique blanc de leur terrasse sont toujours présentes comme pour souligner la présence fantomatique de tous les voyageurs du passé en halte sur ces lieux.
La verdure est apparue dès cette frontière gravie. Le parc naturel Serra de Sao Mamede nous accueille. Les chênes verts alternent avec les célèbres chênes liège et la végétation méditerranéenne avec la bruyère et les genêts. La densité du décor contraste avec les vastes étendues désertiques traversées les heures précédentes. Puis, nous traversons le village moyenâgeux de Castelo de Vide perché sur sa colline, sa forêt de toit oranges dominant la plaine. Des voyageurs remplissent leurs gourdes à la fontaine du village qui produit une eau minérale réputé dans le pays.

La route est sinueuse et gravit les monts de moyenne altitude. Puis, nous descendons. Les oliviers parsèment les bords de route, des platanes. Nous enfonçons plus avant dans la plus grande province du Portugal, l’Alentejo dont le nom signifie « jusqu’en deçà du Tage ». C’est bien là notre objectif. Aller jusqu’à Lisbonne, là où le Tage, le plus grand fleuve de la péninsule ibérique, se jette dans l’océan Atlantique. On dit que les forgerons utilisaient son eau pour tremper l'acier des épées des chevaliers espagnols. Nous l’utiliserons pour forger nos envies de rêveries, de découverte , de textes, d’architecture, d’histoires, de rencontres.
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28.08.2008
Carnets de route portugais (1)
Le livre « train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier décrit la quête d’un homme qui part à la recherche d’un auteur inconnu et mystérieux décédé 30 ans plus tôt. Il erre dans la capitale portugaise à la recherche de contemporains de l’écrivain. J’en termine la lecture peu de temps après avoir découvert les chroniques d’Antonio Lobo Antunes dont la poésie, la mélancolie me touchent profondément. La promesse de l’œuvre de Fernando Pessoa finissent de me convaincre de découvrir Lisbonne.

Et puis ces quelques lignes au début de son livre "Lisbonne":
"Sur sept collines qui sont autant de points d'observation d'où l'on peut contempler de magnifiques panoramas, s'éparpille, vaste, irrégulière et multicolore, la masse de maisons qui constitue Lisbonne.
Pour le voyageur qui arrive par la mer, Lisbonne, même de loin, s'élève comme une ravissante vision de rêve, et se découpe clairement contre le bleu vif du ciel que le soleil réchauffe de son or. Les dômes, les monuments, les vieux châteaux font saillie au-dessus du'fouillis de maisons et semblent être les lointains hérauts de ce séjour délicieux, de cette région bénie.
L'émerveillement du touriste commence dès que le navire approche de la barre, et qu'il voit paraître, une fois dépassé le phare de Bugio — cette petite tour qui monte la garde à l'embouchure du Tage, voici trois siècles d'après les plans du frère Turriano —, la tour de Belém et ses créneaux, (...)."
Comment résister à l'attrait de cette ville ? Fraîchement de retour, voilà jetées sur l’écran impressions, pensées et anecdotes sur Lisbonne.
Samedi
Nous sommes partis au petit matin. A travers le pare-brise de la voiture, nous assistons au lever du soleil avec l’impression d’assister à un spectacle rare, comme des cosmonautes qui regarderaient la terre de leur hublot. La grosse boule orangée s‘élève à mesure que défilent les kilomètres.
En début d’après-midi, nous traversons le pays basque, passons la frontière espagnole. Quelques kilomètres après San-Sebastian, nous nous enfonçons dans le pays.
Vitoria-Gasteiz, Miranda De Ebro.
La région semble vide. Un désert de broussaille couleur fauve s’étend à perte de vue. L’autopista aux longues lignes droites monotones semblent ne jamais vouloir s’arrêter. Après 12 heures de route, enfin, nous quittons le bitume. La route m’a hypnotisée et j’aurai pu continuer encore longtemps à rouler, sans me poser de questions. Juste suivre la ligne pointillée blanche pendant des heures en écoutant un fond sonore de jazz. Enfin j’actionne le clignotant droit, nœud routier, direction Burgos.
Nous nous arrêtons presque immédiatement après la sortie de l’autoroute. La ville est à 18 kilomètres. L’enseigne défraîchie du camping est piquée de rouille. Elle me fait penser à ces vieilles structures métalliques qui jalonnaient la route 66 aux USA. Symboles d’une période révolue, d’une fréquentation et d’un passé riches lorsque la grande route déversaient chaque jour des milliers de voyageurs dont beaucoup s’arrêtaient.

Nous longeons une enfilade de camions aux pare-brises recouverts de vieux calendriers pour les protéger du soleil qui chauffe encore fort à cette heure. Leurs occupants doivent tenter de trouver le sommeil en luttant contre la chaleur et la rumeur continue du flot autoroutier.
Nous cherchons la réception. Nous entrons, nous sortons, nous longeons le bâtiment. Finalement, le bar fait office de bureau des entrées et sorties. Il faut un instant pour s’accoutumer à la pénombre. Des vieux interrompent leur conversation à notre arrivée. Nous atteignons le bar au pied duquel des papiers gras et des mégots s’amoncellent. Conversation, mauvaise traduction, tractation. Nous pouvons choisir notre emplacement, paiement, 45 €. L’autoroute est toute proche et en tendant l’oreille, nous percevons le bruit ininterrompu du trafic. Les occupants des parcelles environnantes nous observent. Beaucoup de gens du voyage, assis sur des chaises fatiguées, discutent d’une voix forte. Dans les allées poussiéreuses traînent des marmots aux visages sales, de vieilles femmes très dignes en nuisettes, des motards de passage. La population est hétéroclite. Certains enclos sont tapissés de pelouse, de cabanons richement ornés. Un type seul sur un tabouret ne nous quitte pas des yeux. Nous le saluons. Il reste impassible. Son regard nous traverse. Il est loin. Le climat est proche de celui d’un film de David Lynch. Des types bizarres, des gueules, des regards sans paroles. Un monde irréel, une réalité décalée.
Derrière la haie de notre emplacement, un homme torse nu est monté sur sa caravane pour régler l’antenne de sa télévision. Le haut-parleur du poste laisse échapper les braillements d’une présentatrice espagnole entrecoupés de publicités. Aucune attraction touristique ne semble proche et pourtant certains semblent posés là pour longtemps. L’été ou plus.
A présent, le soleil se couche derrière une proche colline, seule aspérité dans le désert caillouteux environnant. La nuit tombe vite ensuite. Vers minuit, je décide de prendre une douche. Les allées sont désertes à présent, peu d’éclairage. Les sanitaires sont vides. J’actionne la minuterie et prend place dans un des boxs. Je me déshabille, pose mes affaires sur un tabouret en plastique blanc. L’eau est tiède et le débit faible. Cela suffira. Je fais mousser le savon. Puis, le noir total. Le temps s’est écoulé. La minuterie a éteint les néons. Silence. Je termine à la hâte ma toilette et m’habille à tâtons.
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10.05.2008
L’excitation du départ
A bien y réfléchir, je ne vois pas plus grand luxe que celui de ne pas être à ma place. Ne pas être dans les lieux habituels, sortir du cadre de la photo, s’éloigner des rives connues pour explorer de nouvelles contrées dont l’observation m’interroge. Je me compare à un passager clandestin qui s’immisce dans un voyage sans y être invité.
Bientôt le départ et il faut penser à ne rien oublier : brosse à dent, maillot de bain, livre, carnet d’écriture.
La mondialisation n’a pas tout envahi. Même si l’on se déplace de plus en plus, même si le brassage de population est de plus en plus important et que la notion d’ « étranger » devient souvent relative, je reste adepte de ce luxe de changer de lieu comme l’on change de peau.
Combien de générations avant nous ont pu ainsi voyager, découvrir de nouveaux horizons ? Pour ce qui me concerne, seule la génération de mes parents a voyagé avant moi. Mes ascendants ne disposaient qu’en petites quantités du temps libre et n’éprouvaient sans doute pas l’envie de crapahuter à travers le monde. Ils vivaient dans leur réalité, heureux, aucunement frustrés de leur statisme et satisfaits des récits des grands explorateurs qui nourrissaient leurs imaginaires et forgeaient leurs à priori. Quant à l’avenir, la raréfaction des ressources pétrolières et leur hausse tarifaire continuelle pourrait rendre onéreux les longs déplacements.
Chaque fois, c’est pareil. La proximité du départ me transporte et j’imagine, je fabule, j’envisage les prochains jours. Ce sont les zones d’ombre qui m’excitent, les plans galères, les programmes mal ficelés. Dès mes tous premiers voyages, je cherchais le sommeil la veille du départ. Dernière nuit dans mon lit, après …
L’inconnu.

Je me compare à mon modèle d’explorateur ultime : Tintin. Il paraît si à l’aise dans son château de Moulinsart au début et à la fin de ses aventures. Il faut ensuite aller sauver le monde, quitter son univers feutré pour les cimes enneigées du Tibet ou les cratères de la lune. Et quels que soient les périls encourus, les pays visités, il revient inévitablement à son point de départ, dans son univers familier dans le château des ancêtres de son ami, le capitaine Haddock. Seuls quelques discrets objets insolites, une statuette, un poignard, attestent de ses précédentes aventures. Tintin est aussi un explorateur de l’ancien temps, ancré dans ses certitudes, vaguement condescendant avec les indigènes, colonialiste et nourri de préjugés envers les « petits noirs » comme dans ses aventures au Congo. Sa présence apportait le « progrès », la civilisation, l’évangélisme auprès de populations locales. J’aimerai penser que je ne suis pas comme lui, m’écarter du modèle du petit blondinet en short et aux hautes chaussettes, de l’occidental aux poches pleines de monnaie que les populations locales viennent quémander et que l’on jette comme l’on jetterait des cacahuètes aux singes. Chacun dans son rôle. Le riche et le pauvre. Le donneur, le quémandeur. Suis-je réellement différent ?
Peut-être que vouloir céder au luxe de ne pas être à ma place, c’est aussi cela. Oter le costume de Tintin, ne plus me déguiser, être soi-même sans jouer les intrus et vouloir me fondre dans le décor ; mieux encore, en faire partie intégrante. Il ne s’agit plus de vivre de grandes aventures mais tenter, d’un point fixe, de comprendre l’environnement, ne pas y arriver car je n’aurai pas les clefs. Alors, je me contenterai d’éprouver, de ressentir.
Le simple déplacement n’est pas un voyage. Le fait d’aller d’un point à un autre correspond d’avantage à un trajet. L’uniformisation des zones urbaines, de la musique, de la nourriture, de certains usages permettent aux hommes d‘affaires pressés de se retrouver dans leur Moulinsart, dans chaque ville. La chaleur rassurante des couloirs d’hôtels moquettés, le goût uniforme des hamburgers spongieux, les affiches publicitaires pour les produits de beauté, tout concourre à une standardisation rassurante. Pour les autres, il y a les chemins de traverse, les rues d’à côté. Je me souviens d’un bistrot mal fréquenté à Portici, dans la baie de Naples ou d’une cantine pour Chicanos sur Miami Beach. Je fuyais le groupe, l’organisation de voyages professionnels trop bien huilés pour me mélanger et tenter de mieux comprendre la vie locale.
Chaque fois, c’est pareil. La proximité du voyage m’envahit, tel un vertige devant la profondeur de l’inconnu. Il y a ces quelques secondes d’éternité que l’on peut éprouver avant de sauter dans le vide, un élastique accroché au bout de ses chaussures. Je voyais mes camarades en bas, tous petits qui me criaient des mots que je pouvais pas comprendre. Les pieds à quelques centimètres du vide, les yeux fixant alternativement l‘horizon et l’espace me séparant du sol. On se dit que c’est contre nature et l’instinct de protection lutte pour empêcher cette folie. Le taux d’adrénaline monte. C’est ainsi que je ressens cette proximité du départ. A présent, il est temps de sauter, de quitter Moulinsart et de concrétiser mes envies d’ailleurs.
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17.03.2008
Italie
En ces jours de grisaille, j'ai retrouvé la suite des quartiers d’été du Castor en Ligurie, dans un petit village à flanc de montagne, perdu dans la forêt du domaine naturel des Cinqueterre. Pour y accéder, il faut suivre une route sinueuse et très étroite, klaxonner dans les virages, rouler la fenêtre ouverte pour mieux entendre les voitures pouvant venir en sens inverse et surtout prier pour ne pas croiser un de ces bus verts qui assurent la navette avec les villages environnants et qui foncent à toute allure.
16 :03
Nous entreprenons une excursion maritime au départ de La Spezia. Première étape à Portovenere, un des joyaux de la région. Le bateau qui assure la traversée, l’Albatros 1er, est rudimentaire et adapté à ces navettes courtes en eaux tranquiles. Sur le pont supérieur des bancs son disposés en rang d’oignon et permettent d’observer la baie de Spezia. Nous approchons d’un magnifique paquebot et l’on distingue deux formes blanches sur ses cheminées. Pour plaisanter, j’indique que l’on dirait les oreilles de Mickey. Puis, la distance diminuant, l’on distingue maintenant clairement les deux formes peintes sur les immenses cheminées. Il s’agit en effet bien du symbole Disney.
Nous quittons les façades colorées de Portovenere, enfer absolu des automobilistes, pour accoster sur une île qui lui fait face. Le site est exclusivement réservé aux populations militaires. Des plages entières sont gardées et surveillées, on y accepte que les familles de militaires. Sans trop savoir où nous allons, nous suivons un sentier qui plonge sous les pins parasols et semble longer l’île. Sur notre droite, une grande terrasse semble encore résonner des cris des générations d’enfants qui ont du y gouter. L’endroit semble habiter de toutes ces fournées de mioches, d’enfants de militaires qui y ont séjourné durant leurs vacances. On devine que ce monde est un peu terminé. Seules quelques sages familles jouent aux cartes à l’ombre des canisses. L’allée pierreuse se prolonge et j’hume l’odeur caractéristique des figuiers au soleil. Enfin, nous nous installons sur une plage de galets gris. La température de l’eau est agréable et nous observons la faune et la flore sous-marine qui peuple les fonds. Notre baignade nous a fait oublier l’heure et nous devons nous hâter pour rejoindre le dernier retour vers le continent sous peine de passer la nuit sur notre île. Il s’en faudra d’à peine deux minutes que nous jouions les Robinsons d’une nuit.
Lundi 13 août – 3ème jour du séjour
A notre arrivée à l’embarcadère de La Spezia, nous croisons l’énorme organisation du Disney Cruise, première traversée Disney en Méditerranée. Au départ de Barcelone, ils sillonnent durant 10 jours l’Espagne, l’Italie puis la France. Vêtues de rouge, les hôtesses Disney guident leurs passagers en escale qui observent d’un œil méfiant la population locale.
Mardi 14 Août
Ce matin, nous décidons de découvrir Pise et sa célèbre tour penchée. La route est plus longue que prévue et les problèmes gastriques de Louise nous obligent à nous arrêter régulièrement sur les aires des stations services. Finalement, la sortie Pise est en travaux et nous devons continuer. Nous décidons de partir découvrir Florence.
L’activité de la ville en fin de matinée nous change de la torpeur de Biassa. On s’active, les voitures investissent chaque parcelle de trottoir. L’Italie est très mal dotée en parking et l’on doit tourner et retourner au hasard des rues longtemps. Finalement, nous décidons de confier notre véhicule à un de ces petits garages de quartier qui pour le tarif prohibitif de 4 € de l’heure nous propose de garder notre voiture. Munie d’un plan, nous partons à la découverte des splendeurs de la cité florentine. Nous nous mêlons au flot de touristes ébahis devant les splendeurs de la capitale de la Toscane. Places monumentales, sculptures, églises, campanile, basiliques, fontaines, ponts, jardins, palais, tout y est enchanteur. J’ai lu que sur les 1000 plus grands artistes européens du second millénaire, 350 ont vécu ou travaillé à Florence. On a envie de tout voir, de tout connaitre du passé de cette ville si riche. Je me promets de lire « la passion Lippi » de Sophie Chauveau qui décrit de façon documentée l’histoire du peintre italien Fra Lippi et permet de se replonger dans l’ambiance de la renaissance italienne à Florence.
Mercredi 15 Août
Ce matin, les cloches ont sonné l’Ave Maria de bonne heure et suffisamment longtemps pour me donner un bon mal de crane. Dans l’étouffante chaleur moite de la chambre, les volets ouverts, les moustiquaires closes, dans un demi-sommeil, j’écoute. Les maisons sont collées les unes aux autres dans une véritable promiscuité auditive : les femmes levées de bonne heure actionnent les poulies des fils à linge qui grincent à l’unisson. On sort les faitouts, la radio grésille des airs populaires que les ménagères couvrent en sifflotant discrètement.
La maison que nous louons est habitée le reste de l’année. Ses habitants ont laissé leurs affaires personnelles et nous ressentons leur présence fantomatique avec le sentiment d’envahir un lieu privé, de violer une intimité.
Nous visitons Riomaggiore dont les maisons aux façades colorées s’ouvrent en demi-cercle sur un petit port de pêche toujours en activité malgré l’afflux massif de touristes. En remontant sa principale rue, nous assistons à une messe données pour la Sainte-Marie. La petite église est pleine de vieilles femmes habillées de noir, aux visages austères. On a installé dans la courette devant les portes ouvertes de l’église, des chaises pliantes et un haut-parleur qui diffuse les chants religieux. La solennité de la cérémonie tranche avec la douce insouciance des passants en maillot. Certains d’entre eux tentent d’apercevoir des fragments de la célébration en se pressant devant la porte.
Jeudi 16 Août
La grisaille du mois de juillet est oubliée. Le soleil tape fort … 27° …. 28° …. 29°. En ce milieu de journée, la gare de La Spezia semble vidée de ses voyageurs. Un Mac Do a remplacé le traditionnel buffet de la gare. Nous avons déjeuné dans un des plus vieux établissements de la ville, dont les hauts murs laissent apparaitre de vieilles pierres noircies. Au plafond, très haut, de lourdes pales brassent l’air tiède. Nous demandons la carte au patron. « La carte, c’est moi » nous répond-t-il dans un anglais parfait. Il nous propose les spécialités de la maison. Nous observons les vieilles photographies et cartes postales sous cadre qui ornent les murs et représentent la ville en des temps anciens. Les visages en noir et blanc de ces personnages du passé nous sourient à travers les âges, bien habillés, prenant le frais à la terrasse d’un café (de ce café ?). La vocation militaire du port ressurgit sur d’antiques représentations de gradés qui posent en uniforme, l’œil rieur devant l’objectif. C’est la situation géographique de la ville qui l’a fait passer de port de pêche à fabriquant d’armes, arsenal et port militaire depuis le début du 19ème siècle. En sortant, le patron sort du four une large tarte de couleur jaune. Il nous en propose un morceau. Après dégustation, on tente de découvrir les ingrédients de cette spécialité culinaire locale. Il nous semble reconnaître le goût d’œuf. C’est une erreur. A part la pate, ce ne sont que des légumes. Nous ne trouverons de cette tarte que dans cette ville, dans un de ces rares établissements qui perpétuent la tradition. C’est gras, chaud et bon.
Le train sur deux étages en direction des cinq terres est bondé d’un mélange de touristes et d’autochtones qui arborent des tenues de plage qui dénotent dans l’univers urbain de la gare. Comme à son habitude, le train part avec retard, dix minutes, normal sans doute. Personne ne semble remarquer ou s’offusquer de ce retard. La voie longe la côte et c’est une longue succession de tunnels qui nous prive de la vue maritime. A nos côtés, certains sont torse nu, d’autres en maillot. Chacun garde ses lunettes de soleil malgré l’obscurité des tunnels. La tendance est aux grands hublots fumés aux branches ornées des copies de logos des grands couturiers et achetées pour la plupart sur les marchés pour quelques euros.
Premier arrêt : Riomaggiore. Peu de monde descend et la foule s’agglutine sur le quai pour entrer dans notre wagon. On se pousse et je suis coincé près de la fenêtre. La chaleur du soleil qui tape sur la carlingue métallique rend l’atmosphère étouffante et l’habitacle encombré réveille ma claustrophobie. Enfin, nous stoppons à Vernazza, un autre village des Cinque Terre.
A flanc de montagne, le village voit défiler des hordes de touristes. Malgré cette invasion estivale, la vie locale ne semble pas trop dénaturée. Sur les bancs, à l’ombre, les vieux italiens observent le défilé des jeunes en short. Ils discutent sans se regarder, en parlant fort. Ils sont ici chez eux, habitués à tout ce vacarme. La rue centrale est bordée de boutiques de souvenirs, de restaurants, de bars, d’alimentations aux étals de fruits frais.
Elle débouche sur le port où une minuscule plage est envahie de corps à plat ventre dans une promiscuité souriante. Nous longeons un chemin derrière la plage pour tenter de nous poser plus loin sur des gros blocs de cailloux. La moindre parcelle est occupée, il faut continuer longtemps, longer la falaise, pour pouvoir trouver un rocher disponible pour poser nos fesses. La chaleur emmagasinée depuis le matin sur le granit chauffe nos arrière-trains. Au dessus de nous, une énorme inscription à la peinture bleue et rouge « Italia, campio del mundo 06 » orne la falaise, nous invitant à la plus grande modestie sur ces terres victorieuses de la France à la dernière coupe du monde de football. Plus au dessus, le train qui relie les Cinque terres continue ses navettes. Le chauffeur de la locomotive observe les baigneurs avant de rentrer la tête au dernier moment avant de s’engouffrer dans le tunnel. Sur les rochers, les femmes parlent entre elles sans discontinuer, un caquètement incessant ponctué de grands gestes des mains. Pas un seul instant de silence dans les conversations. L’une d’entre elle manque de cogner en glissant le long d’un rocher. Mue par un réflexe salvateur, elle plonge dans l’eau plutôt que de vouloir se rattraper. Les autres femmes s’arrêtent une nanoseconde de parler et reprennent de plus belle leur conversation en commentant l’incident.
Nous nous baignons dans l’eau claire, détachons des oursins de leur rocher pour les donner à manger aux poissons qui nous observons nager sous nos pieds.
A l’embarcadère, les vedettes qui relient le village à La Spezia accostent avec leur flot de touristes qui tentent à leur tour de s’agglutiner sur les blocs de roches. Rafraîchis par notre baignade, nous quittons notre base minérale et aussitôt les hommes et femmes en slip accourent pour occuper l’espace devenu libre.
Nous gouttons aux crèmes glacées dont nous nous fions d’avantage aux couleurs pastelles qu’à leur appellation italiennes pour faire nos choix de parfum. Puis, c’est le retour en train jusqu’à « La Spezia Central ». Le quartier de la gare comme dans la plupart des villes est un quartier populaire, de hauts immeubles sales, des cyclos dépouillés dont il ne reste que des carcasses arrimées aux poteaux par des chaînes rouillées. Nous sommes garées près d’un ancien cinéma, l’Odéon, dont on devine que l’heure de gloire est passée depuis bien des années. Le néon ne luit plus la nuit et les panneaux destinés à recueillir les affiches des productions italiennes des années 60 et 70 sont barrées de l’inscription « à vendre ».
En roulant sur la route étroite qui conduit à notre village, une grosse branche d’arbre barre la route, juste après un brusque virage. Je pile.
Aujourd’hui est célébré dans le monde le 30ème anniversaire de la mort d’Elvis, des milliers de fans éplorés se sont réunis devant les grilles mythiques de Graceland à Memphis. J’ai 40 ans aujourd’hui.
Vendredi 17 Août
Le temps est gris ce matin. La cloche a sonné 80 coups sur l’heure de midi. Nous avons craint l’orage mais c’est une lourde brume qui a envahi les hauteurs du village.
Mardi matin, vers 7 heures, des coups de tonnerre nous ont réveillés brusquement. Le vacarme de chaque explosion se répandait par écho à travers la plaine. Un déluge d’eau s’est abattu nous faisant craindre que la voiture, mal garée sur une pente escarpée, ne soit emportée par les flots.
Nous prenons le temps, nous initions à la « dolce vitta ». Nous avons appris la semaine dernière l’incendie des studios mythiques de Cinecitta à Rome, inaugurés il y a soixante dix ans par Mussolini. Les grands péplums comme « Quo Vadis » ou « Ben-Hur » y furent tournés. Fellini utilisa le studio 5 pour plusieurs de ses productions. Aujourd’hui, le site est principalement utilisé pour les scènes de rues de la série américaine « Rome ». L’âge d’or du cinéma italien semble loin et lorsque l’on évoque les grands acteurs de la péninsule, mon fils cite spontanément « Léonardo Di Caprio » et non Mastroianni, Vittorio Gassman ou Ugo Tognazzi.
La voisine âgée et à moitié sourde s’évertue à nous faire la conversation. Nous ne comprenons pas ce qu’elle nous dit et répondons selon l’intonation de ses questions « si » ou « no ». Un gros taon butine les fleurs roses planté dans un seau de plastique. Nous nous replions à l’intérieur de la maison sombre en refermant les portes. On attend quelques instants qu’il s’éloigne « avec le taon, tout s’en va » comme aurait pu chanter Léo Ferré.
C’est notre dernière journée sur le sol italien et nous sommes las de conduire. Nous choisissons d’ignorer Pise est sa fameuse tour et de découvrir la ville de la Spezia dont nous avons déjà parcouru les grandes artères. Pourtant, il nous semble que nous n’avons pas découvert tous les secrets de cette grande ville.
Nous découvrons un centre ville piétonnier commerçant. Le long de hautes arcades, les terrasses de café servent leurs expressos serrés. Sur les murs, de grandes lettres T indiquent la vente de cigarettes. Elles sont beaucoup moins taxées qu’en France : moins de 4 € le paquet alors qu’en France les prix se sont encore envolés.
Les boutiques rivalisent de charme et de bon goût. Les grands couturiers italiens sont exposés en bonne place dans les vitrines.
Nous passons devant un disquaire indépendant, un résistant qui expose des CD de Tiziano Ferro, Vasco et Bosé.
Nous faisons l’impasse sur le musée maritime pourtant chaudement recommandé dans la plupart des guides et seule véritable attraction de la ville. Nous errons le nez au vent dans les grandes allées. C’est ainsi que nous nous mêlons au flux des piétons sur le marché de la ville. Ce matin, les commerçants alimentaires ont investi les halles. C’est l’heure des balayeuses qui nettoient le sol dallé à grands coups de jets d’eau, elles déplacent les détritus qui jonchent la grande place. Les charrettes en bois qui servent d’étals sont garées le long d’un trottoir, elles s’étirent à l’ombre.
A cette heure de fin de matinée, il ne reste que des stands de vêtements et gadgets tenus par des asiatiques. Entre deux tentes, nous apercevons une belle église blanche. A l’entrée, une statue à l’effigie de Saint-Antoine de Padoue nous accueille, elle brille de mille feux. L’architecture de la Spezia mélange les époques et témoigne des différents styles. Ainsi, la façade du théâtre « civico » est d’inspiration art moderne. Le long du trottoir, une enfilade de scooters s’étire dans un désordre contrôlé. Si la ville est connue comme l’un des plus grands ports militaires de la péninsule, la présence des uniformes est discrète. La Spezia n’a pas de charme et ce sens, reste préservée et même authentique. Sa proximité de la mer et ses abords agréables en font une belle destination pour découvrir l’Italie. Au jeu des correspondances avec les villes françaises, la Spezia pourrait s’apprebter à Toulon alors que Portonvenere avec ses yachts et sa marina fait penser à Saint-Tropez.
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05.03.2008
Café matinal sous la neige
Il est des cafés matinaux comme des jours. Souvent égaux mais pas toujours. Prenez ce matin par exemple. La terrasse du Mont d’Arbois, près de Megève, en Haute-Savoie dans les Alpes. La neige n’est pas tombée depuis plusieurs semaines et l’arrivée des pistes laisse poindre ça et là des taches brunes, la terre qui pointe.
Megève, le 21ème arrondissement de Paris selon jean Cocteau, un habitué des lieux dont les œuvres ornent les murs du bar « les enfants terribles ». Ce bar est situé au rez-de-chaussée de l’hôtel Mont-Blanc, fréquenté à la fin de la guerre, par tout ce que Paris comptait d’intellectuels et d’artistes (Sagan, Bardot, Jean Marais, Line Renaud, Sacha Distel, Mistinguett,). C’est Jean Cocteau lui-même, alors qu’il tournait le film « les enfants terribles » eu l’idée de le nommer ainsi. Il porte depuis cette période le nom de l’une de ses œuvres les plus connues, qu’il écrivit en 17 jours, enfermé dans sa chambre, lors d’une cure de désintoxication.
En fait, un petit village différent, pittoresque le jour et qui s’illumine, une fois l’obscurité venue, pour ressembler aux rues de Disneyland avec ses calèches menées par des chevaux auxquels l’on accroché des cloches pour prévenir les piétons distraits et attirer le chaland. Elles sont menées par les rares agriculteurs qui sont restés sur la région et cette activité qui leur est réservée leur permet de survivre pendant l’hiver. Mener les têtes couronnées l’hiver et les têtes cornées l’été. Il y a les milles illuminations colorées qui illuminent les façades des hôtels de luxe. Le site fut popularisé dès 1910 lorsque la famille Rothschild décida d’en faire un lieu de villégiature et connut un fort essor touristique. Mais heureusement, malgré les flots de touristes, les rues ont préservé leur caractère de petit village montagnard traditionnel.
Enfin en vacances ! Peu importe finalement la hauteur de la couche neigeuse, l’essentiel n’est pas là. Il est dans l’air des sommets et les deux chevreuils aperçus tout à l’heure. J’aurai aimé penser qu’il s’agissait de chamois mais un spécialiste de la question, un chasseur, m’affirma qu’il s’agissait de chevreuils. Là-haut, les pics sont blancs. Malgré tout, malgré le réchauffement climatique et la fonte des glaces, les sommets affichent encore une blancheur immaculée, rassurante. Des années que je n’avais pas skié et les sensations me reviennent peu à peu. En fait, j’avais surtout gardé mémoire des galères, les jours de neige, le froid, les chaussures qui compressent le mollet pendant des heures, les gants trop grands, les chutes, attendre les retardataires alors qu’on souhaiterait s’élancer sur la piste, les vêtements mouillés, déchausser, voir son ski glisser sur la poudreuse toujours plus loin, se tromper de pistes, attendre encore et encore le boulet du groupe qui n’en finit pas de se plaindre, la queue pour les télésièges, le brouillard qui tombe. Finalement, cette année, il ne reste que le meilleur. Il a fait beau depuis deux jours, un ciel pur, d’un bleu de carte postale. Et l’essentiel : glisser sur les étendues fraichement damée. Oublier la promiscuité soudaine des œufs, le tri aléatoire des occupants, leurs yeux que l’on devine sous d’épaisses et énigmatiques lunettes de soleil. On croise les moniteurs de l’ESF (Ecole de Ski Française) dans leurs combinaisons rouges. Ils sont les locaux, les maîtres des lieux et savent faire respecter leur autorité à des bataillons de jeunes oursons mal assurés sur leurs skis. Ils dirigent leur petit monde en s’exaspérant de leurs lents progrès et finissent la plupart de leurs phrases par OK interrogatif. OK ?
Leur peau est brunie par le soleil et semble prématurément vieillie faisant passer tout homme de plus de 30 ans pour un vieux beau. Les snowboarders affichent leur tenue savamment étudiée, les lèvres blanchies, les logos des marques en vogue bien en évidence. Tout doit être griffé et reconnaissable. Ils sont les rebelles des pistes, parfaitement marketés pour remplir leur rôle. Ils sont jeunes, beaux et riches. Une cible parfaite. La station leur a même mis à disposition un snow-park pour mieux les parqués. Là, une sono pollue les alentours d’une house mal à propos. Ils évoluent sous des banderoles aux couleurs des sodas pour grossir et des marques de sport aux produits fabriqués en Chine. Mais finalement, à l’arrivée sur les cimes, on oublie tout et tout le monde en admirant devant soit les forêts de pins, les pics enneigés, l’étendue blanche, la vallée plus loin.
Ce matin, quelques nuages ont fait leur apparition et la brume a recouvert progressivement le paysage. On n’y voit bientôt plus, il faut bien connaître les pistes pour pouvoir se repérer. A gauche, à droite ? La luminosité gomme les reliefs et il faut fixer un point immobile émergent de la neige : un chalet, un poteau.
Descendre encore et encore les pistes, les jambes tendues, les muscles des cuisses trop sollicités commencent à renâcler. Eviter la chute, être prudent, rentrer en entier, éviter de prendre trop de vitesse, se raisonner, ne pas jouer les Jean-Claude (Killy, Killy). Le danger n’est pas de tomber mais de ne pas admirer le paysage alentour, ne pas lever la tête, rester à fixer le bout de ses skis, focaliser sur le blanc et non sur le vert. Bientôt, c’est la descente finale, le tout-schuss, la foule des skieurs s’épaissit. On se frôle, on louvoie et on s’autorise à rêver du moment où l’on pourra ôter les enclumes que l’on a chaque pied, où l’on s’écroulera dans un fauteuil confortable, se réchauffer, se restaurer, prendre un café et noircir quelques pages blanches.
Retrouver la chaleur réconfortante du chalet, tendre la paume des mains vers les flammes orangées du feu qui crépitent dans l’âtre de la cheminée et observer, au chaud, à travers les vitres, la montagne. Envie de se plonger dans un roman d’Agatha Christie, un plaid écossais sur les jambes, un coussin dans le dos pour finir la journée.
19:24 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : megeve, mont blanc, cocteau, cafe, enfants, terribles




















